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Reportage

À Roubaix, les friches industrielles deviennent des musées… et les pauvres sont priés d'aller voir ailleurs

4 mai 2026 | Mise à jour le 4 mai 2026
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À Roubaix, les friches industrielles deviennent des musées… et les pauvres sont priés d'aller voir ailleurs

Michel près de son logement.

Institutionnalisé, en voie de disparition ou de réhabilitation, le patrimoine industriel de Roubaix connaît aujourd'hui d’importantes mutations. Mais comment concilier ces évolutions et la préservation de l’habitat populaire ? Deuxième épisode de notre série consacrée aux grandes transformations nées de la désindustrialisation. 

Sur l'avenue Jean-Lebas, qui relie la gare de Roubaix à la mairie, le passé historique de la « ville aux mille cheminées » a laissé des traces. Les rues, piquées d'anciennes usines laissées en friche ou reconverties, témoignent de sa riche histoire industrielle. « À la fin du XIXe siècle, la cotation mondiale de la laine a lieu à Roubaix », rapporte Thierry Baert, architecte et urbaniste de formation, aujourd'hui retraité et guide-conférencier. Une information qui en dit long sur l'importance de la cité dans le commerce international de l'époque. « La ville s'est construite sur une mono industrie textile. Si cette histoire commence dès le Moyen Âge, elle n'explose véritablement qu'à partir de la Révolution industrielle », précise Florence Hachez-Leroy, professeure à l'Université d'Artois. Entre 1800 et 1900, Roubaix connaît un boom démographique sans précédent, passant de 8000 à 125 000 habitants. En 1911, la commune compte pas moins de 267 usines.  

Un fleuron qui s'étiole à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. « La mondialisation et les chocs pétroliers des années 1970 génèrent une fuite du textile vers l'étranger. Les délocalisations et fermetures d'usines commencent dès les années 1960 », ajoute l'universitaire. Ce déclin s'accélère ensuite, avec la disparition de groupes emblématiques comme Prouvost et Motte-Bossut, et s'achève dans les années 2000 avec la fermeture de la Lainière de Roubaix, l'un des derniers bastions du secteur textile. Cette désindustrialisation à marche forcée s'accompagne de la perte de centaines de milliers d'emplois. Les fermetures d’usines ont été, pour de nombreux ouvriers, un drame économique, social et familial. Pour autant, la cité cherche depuis à sauvegarder ce patrimoine irremplaçable de la France ouvrière… mais le tableau est tout autre en ce qui concerne la préservation de l’habitat populaire. 

Sous la menace constante de l’effacement 

Dès la fin des années 1980, la municipalité de Roubaix s'engage, avec l'aide de l'État, dans une politique de préservation et de valorisation du patrimoine, avec l'inauguration, en 1993, des Archives nationales du monde du travail, situées dans les anciens bâtiments de la filature Motte-Bossut. Une décennie plus tard, la ville amorce une nouvelle phase de reconversion de son patrimoine industriel : l'ouverture des musées de La Piscine et de La Manufacture en 2001, suivie de la réhabilitation de La Condition publique, en 2004, marque le passage d'une ville-usine à une commune qui réinvestit ses friches comme lieux de culture et de mémoire. « Roubaix est une des premières villes à avoir vu dans le patrimoine industriel un vecteur de reconversion du territoire », souligne Florence Hachez-Leroy.

Pour autant, en dépit de ces reconversions réussies, la mémoire ouvrière reste sous la menace constante de l'effacement. « Pour certains politiques, le patrimoine industriel constitue un marqueur de gauche à faire disparaître. Par ailleurs, rares sont les entreprises qui s'investissent dans la préservation du patrimoine, ce qui laisse la voie libre à des politiques de démolition », déplore l’universitaire. À Roubaix, la désindustrialisation s'est traduite par une transformation radicale du tissu urbain : dans certains quartiers populaires, plusieurs centaines de logements ont été démolis, participant à une recomposition profonde de la ville. « La volonté de lutter contre le stigmate de la pauvreté a fait qu'on a parfois tourné le dos à cet héritage politique », souligne le sociologue Julien Talpin. 

Les courées menacées de démolition

Le quartier de l'Alma a été particulièrement touché par cette politique, pilotée par la précédente équipe municipale (LR). « Ce qui se passe ici est symptomatique d'une espèce de revanche sociale posthume », lance Thierry Baert en montrant les bâtiments de briques rouges aux fenêtres murées. « À partir des années 1960-1970, le quartier devient l'un des principales cibles des politiques de rénovation urbaine. Les pouvoirs publics envisagent alors la démolition des courées ouvrières [ensemble de petites maisons ouvrières construites autour d’une cour intérieure et souvent accessible par un passage étroit depuis la rue], jugées vétustes, pour les remplacer par du logement collectif de type HLM », précise Eric Mouveaux, 61 ans, militant CGT et responsable de l'amicale de la Confédération nationale du logement (CNL) du quartier de l'Alma. Les riverains s'opposent aux projets initiaux et obtiennent de participer à la conception du nouveau quartier, en choisissant notamment l'architecte. 

« Les gens voulaient garder le côté convivial des courées. Le quartier est organisé pour préserver une certaine autonomie tout en conservant une proximité sociale », ajoute Éric Mouveaux en balayant du regard une place entourée de logements vides. Situé à quelques encablures du centre-ville, l’Alma a aujourd'hui des airs de cité fantôme. Des dizaines d'immeubles, aux entrées condamnées, sont marqués d'un point gris. « Cela veut dire qu'ils doivent être démolis », précise le militant. L'endroit, pensé pour assurer une vie de quartier intergénérationnelle, comptait encore récemment une école primaire, un foyer-logement de personnes âgées ainsi que des cabinets médicaux, aujourd'hui remplacés par une halte-garderie.  

Le quartier, qui compte encore quelques habitants, a connu ses premières expulsions à partir de 2018. Avec des démolitions annoncées au nom de la dé-densification et du désenclavement. « Tout cela répond surtout à une logique de changement de population. À défaut de lutter contre la pauvreté, on chasse les pauvres », complète Thierry Baert. 

Un « argument de façade » 

D'autres espaces mémoriels sont menacés de disparition, à l'instar des courées situées dans le quartier de l'Épeule. « Nous avons la preuve que ces maisons existaient en 1845. Tout a été rénové à la fin du XXe siècle depuis l’assainissement jusqu'au sol de la rue », précise Thierry Baert. Ici, les maisonnettes, alignées les unes à côté des autres, longent une petite ruelle barrée d'un mur, qui laisse apercevoir une cheminée d'usine à l'arrêt. Des constructions typiques du Nord, auxquelles les habitants sont attachés. « Je ne veux pas partir », assure Michel, 63 ans, adossé à la grille fleurie de son jardin et qui réside dans le quartier depuis 1991.

Dans le quartier de l’Épeule, les justifications qui président à la démolition sont les mêmes que ceux qui prévalent à l’Alma. Un « argument de façade », juge Jean-Marie Duriez, 73 ans, membre de l'amicale CNL des quartiers ouest de Roubaix, qui affirme : « On veut juste renouveler la population en chassant les pauvres. » La nouvelle majorité municipale LFI, portée par David Guiraud, s'est dite opposée à toute nouvelle démolition. À Roubaix, le combat pour la réhabilitation du patrimoine industriel et ouvrier ne fait peut-être que commencer.