29 juin 2026 | Mise à jour le 29 juin 2026
La France sort d’un épisode caniculaire exceptionnel, marqué par des records de chaleur et près de 1 000 décès supplémentaires enregistrés depuis le 24 juin. Une séquence qui a donné à des millions de Français une expérience concrète et sensible du dérèglement climatique. Peut-elle suffire à faire reculer le climatoscepticisme et entraîner un sursaut chez la population ? Entretien avec Philippe Drobinski, climatologue, directeur de recherche au CNRS et auteur du prochain rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).
La France sort à peine, ce lundi 29 juin, d’un épisode caniculaire record qu’un autre pourrait déjà se profiler à l’horizon. Depuis le 24 juin, Santé publique France a relevé près de 1 000 décès supplémentaires par rapport aux mois précédents, et les quatre jours du 22 au 25 juin se sont retrouvés au sommet du classement des journées les plus chaudes jamais enregistrées en France. La chaleur a affecté la population avec une ampleur sans précédent, bien au-delà des publics vulnérables généralement touchés. Difficile, dans ces conditions, de ne pas percevoir ces vagues de chaleur intense comme un effet du réchauffement climatique ! En parallèle, la réaction du gouvernement face à la gravité de la situation a été jugée insuffisante. Cette séquence infernale peut-elle pour autant suffire à déjouer par la preuve le climatoscepticisme ? Philippe Drobinski, climatologue, directeur de recherche au CNRS et auteur du prochain rapport du GIEC, répond à nos questions.
Quel bilan tirez-vous de cette canicule du point de vue de la réception du public ?
Je pense que ce qu’on vient de vivre a forcément, étant donné l’ampleur de la canicule, ou plutôt de l’enchaînement des canicules, touché tout le monde dans sa chair. La chaleur extrême est probablement l’un des aléas les plus compliqués à vivre, puisqu’on est très peu armés physiologiquement pour y répondre. Il y a certainement eu un impact clair en matière de perception de la gravité des événements. Le problème, désormais, c’est comment on y répond. Depuis la canicule de 2003, il y a eu une amélioration de ce qu’on pourrait appeler la gestion du risque, la gestion en réaction. Mais il s’agit d’un événement passé dont tous les records ont été battus depuis. En réalité, pour en paraphraser certains, on a vécu l’été le plus froid du reste de notre vie. Il faut donc arrêter de regarder dans le rétroviseur et de prendre les canicules du passé comme références. Les records que nous battons actuellement étaient attendus, ils avaient été annoncés depuis des décennies par les climatologues.
Pensez-vous que le fait que le public ait vécu cette canicule « dans sa chair » puisse aider à tordre le cou aux idées climatosceptiques ?
Il faut distinguer deux choses, selon moi. La question du climatoscepticisme est complexe. Je pense qu’il y a un déni qui commence à s’estomper, justement parce qu’on vit de plus en plus régulièrement des manifestations tangibles du dérèglement du climat. Est-ce qu’il y en a qui continuent à soutenir l’idée inverse ? Probablement. On sait, par exemple, que Trump insiste pour dire que le changement climatique est un hoax, un mensonge. Après, il reste une sorte de climatoscepticisme « de l’autruche », je dirais, qui joue un rôle de protection. Certains préfèrent faire comme si ça n’existait pas : leur déni climatique est d’origine psychologique et appelle un travail de fond.
Et, au-delà des climatosceptiques, peut on s’attendre à un sursaut de la société ?
Je l’espère, vraiment, mais je ne croirai que ce que je verrai. Il ne faut pas oublier qu’en 2019, on a eu une canicule exceptionnelle, comme en 2022. Si on remonte l’historique des canicules depuis l’élaboration de l’indicateur thermique national en 1947, on en compte 52, dont la moitié se sont passées après 2010. Ce n’est donc pas comme si c’était quelque chose de nouveau. Pourtant, on a l’impression de le découvrir… C’est difficile de mobiliser sur ces questions-là car on oublie. Par ailleurs, la question de la transition écologique fait forcément des perdants, par exemple l’industrie pétrolière et gazière, qui sont les énergies fossiles qui sont à l’origine du réchauffement climatique. Et là, on rentre dans des jeux d’acteurs industriels, qui tentent de freiner toute avancée. C’est difficile d’attendre d’une entreprise qu’elle s’auto-dissolve… Il y a toute une désinformation qui porte moins sur le climat lui-même et son évolution que sur les solutions à apporter. Là, il y a des faiseurs de doutes. La désinformation climatique, par exemple, dérive véritablement vers la désinformation énergétique.
On a observé plusieurs attaques ces derniers temps contre l’écologie, comme le projet de suppression des zones à faibles émissions (ZFE) ou la loi Duplomb. Pourquoi est-ce aussi difficile d’agir politiquement pour la transition ?
Effectivement, toutes les lois environnementales ont été mises à mal ces dernières années. Mais il y a aussi des agences environnementales, comme l’Office français de la biodiversité (OFB) ou l’Agence de la transition écologique (Ademe), qui sont dans le collimateur de certains dirigeants politiques. Et ça, c’est problématique. Ces agences sont de toute évidence perfectibles mais en tout cas, elles fonctionnent et sont essentielles dans la mise en œuvre des politiques climatiques. Il y a, dans l’air du temps, du science bashing. On essaye de décrédibiliser la parole des scientifiques, ce qui pose beaucoup de difficultés. Les réseaux sociaux n’aident pas, pas plus que les approches très clivantes. Mais on peut espérer que ces successions d’épisodes très chauds remettent l’environnement au cœur du débat, bien que de façon insatisfaisante.
La mise en place de politiques environnementales ambitieuses est-elle envisageable d’ici à l’élection présidentielle, et ce, alors qu’il n’y a toujours pas de majorité parlementaire ?
Nous sommes probablement condamnés à attendre, parce que l’agenda législatif ne laissera pas forcément beaucoup de place aux lois environnementales. Par contre, ce que l’on vit peut freiner la mise en œuvre des lois anti-environnementales que j’ai précédemment évoquées. Ça peut, en outre, remettre la parole du scientifique en avant, nous permettre de rendre le débat plus audible… En tout cas, j’espère qu’on pourra au moins maintenir le débat démocratique autour des questions environnementales. Cet enjeu doit irriguer l’ensemble des politiques : qu’il s’agisse de l’hôpital, des prisons, du travail à l’extérieur… Les enjeux environnementaux doivent ruisseler sur l’ensemble des politiques.