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MUSIQUE

Quand la musique bosse (2/5) - Avec Kraftwerk, le « krautrock » sort de l'usine

13 août 2026 | Mise à jour le 13 août 2026
Par | Photo(s) : Anna Kurth / AFP
Quand la musique bosse (2/5) - Avec Kraftwerk, le « krautrock » sort de l'usine

Kraftwerk sur scène en 2022 à Saint-Cloud.

Dans les années 1950, twist, rockabilly et rock’n’roll déferlent sur le monde en provenance des États-Unis. Encore une décennie et les Britanniques lancent la pop et le hard rock. Une émulation qui gagne toute l’Europe. L’Allemagne, divisée et encore ravagée moralement et matériellement par la guerre, reste en retrait du mouvement. Pourtant, au crépuscule des « sixties », des artistes de Düsseldorf inventent une musique lancinante, froide, mécanique, lorgnant l’électro et qui doit beaucoup aux usines sidérurgiques de la Ruhr. Cet été, NVO.fr raconte comment le monde du travail a révolutionné l’histoire de la musique. Second épisode, avec le « krautrock » de Kraftwerk.

C’est comme une brume brouillant les contours de toutes choses, une mélancolie vague et intime : on l’appelle la Weltschmerz – « la douleur devant le monde » –, et c’est un peu l’équivalent du spleen. C’est bien ce sentiment qui semble dominer la scène culturelle allemande après la Seconde Guerre mondiale. Car si l’économie locale – boostée par les devises et les investissements étrangers – s’est relevée sans trop tarder du nazisme et du sillage de destructions qu’il a laissé derrière lui, l’Allemagne reste longtemps sur le flanc : elle est divisée en deux États qui sont comme deux mondes. À l’ouest, la République fédérale allemande, démocratie libérale dans l’orbite américano-britannique ; à l’est, une République démocratique allemande à la soviétique… Et on voit mal comment les choses changeraient à brève ou même moyenne échéance.

Surtout, le pays est atone. Certes, dans les années 1960, les Volker Schlöndorff, Werner Herzog et Rainer Maria Fassbinder posent les bases de ce qu’on ramassera bientôt sous le label de « Nouveau Cinéma allemand », mais c’est à peu près tout, et l’Outre-Rhin peine à retrouver de la voix. Pourtant, l’époque est à l’émulation musicale. Dans les années 1950, aux États-Unis, on accouche le blues de deux dérivés commerciaux gagnants : le rockabilly de Gene Vincent et le rock’n’roll de Bill Haley et, surtout, de Buddy Holly et d’Elvis Presley. Dans la décennie 1960, le Royaume-Uni pousse ces nouveaux potards à fond avec les Beatles, les Kinks, les Rolling Stones, brûlant les étapes de la pop au hard rock de Led Zeppelin. L’Europe suit le mouvement, avec plus ou moins de réussite et de bonheur. Mais en Allemagne, rien ou si peu.

Or, à l’orée des seventies, une petite rumeur, de plus en plus insistante, se fait entendre du côté de la Ruhr, une musique curieuse et froide, qui préfère les boucles électroniques aux grandes envolées guitaristiques, qui évoque davantage les chaînes de montage automatisées que les salles de concert surchauffées. Le krautrock – le « rock choucroute », selon le sobriquet que la presse britannique accole d’abord à tous les groupes allemands avant de le réserver aux formations expérimentales et hypnotiques – est né. Éric Deshayes, fondateur du site Néosphères et auteur de plusieurs livres sur le krautrock, dont Au-delà du rock : la vague planante, électronique et expérimentale allemande des années 1970 (Le Mot et le reste, 2007), nous en propose une définition plus précise : « C’est un courant musical construit autour de chansons avec très peu de paroles, des morceaux longs, structurés autour de rythmiques répétitives mais évolutives, des formes ouvertes, inspirées du jazz ». Le groupe Can, qui se constitue en 1968 à Cologne, représente bien cette inspiration jazz. Mais c’est un autre groupe qui va en incarner plus qu’aucun autre le martèlement industriel : Kraftwerk.

Identité(s)

Le groupe, qui accueillera au fil du temps de nombreux membres, est toutefois pour l’essentiel un duo composé de Florian Schneider et Ralf Hütter. Ils ont fondé précédemment Organisation, et décident cette fois – nous sommes en 1970 – de baptiser leur nouveau projet « Kraftwerk », soit « Centrale électrique », première trace d’une fascination commune pour les techniques, la production et le monde du travail. Cependant, les deux hommes ne sont pas tellement du genre bleu de travail. Ils seraient plutôt cols blancs, ou même chemises de flanelle : ils se rencontrent et se fréquentent à l’Académie des arts de Remscheid puis au conservatoire de Düsseldorf, où Hütter fait du piano et de l’orgue et Schneider pratique notamment la flûte traversière. Un profil à l’unisson d’une ville connue historiquement pour être un haut lieu de la création artistique et de la mode.

Mais si ni l’un ni l’autre n’a donc tout à fait le profil à s’engager dans une centrale, « Kraftwerk » dit bien leur démarche selon Éric Deshayes : « On est à un moment où on réfléchit à ce que c’est qu’être allemand. Beaucoup de jeunes artistes préfèrent d’ailleurs prendre un nom à consonance anglophone, comme Tangerine Dream par exemple. Kraftwerk va au contraire prendre un nom allemand, à travers lequel ils disent : “On réaffirme notre identité allemande et on a pour objectif d’exprimer le bassin industriel de la Ruhr par la musique”. »

Industrieux puis industriel

Car on ne peut comprendre Kraftwerk, et par extension une bonne partie du krautrock, sans connaître cette partie du Land de Rhénanie du Nord-Wesphalie, véritable poumon industriel de l’Allemagne. Un poumon bien chargé, pollué, encrassé mais primordial à la vie économique du pays. Michel Hau, professeur émérite d'histoire économique et sociale à l'Université de Strasbourg, auteur notamment d’Un siècle d’histoire industrielle en Allemagne : industrialisation et sociétés (1880-1970), nous la fait visiter : « Dès le Moyen Âge, la région est déjà très industrieuse. Il y a là une forte densité de population que l’agriculture ne suffit pas à nourrir, donc on se diversifie et on va pouvoir satisfaire des demandes très lointaines : le textile rhénan s’exporte. »

C’est la grande heure des foires et de la constitution d’un premier réseau de banques. Puis la puissance économique de la Ruhr monte encore d’un cran, devenant et « pour longtemps, la première région industrielle d’Europe », pose l’historien, qui note toutefois que cette trajectoire n’est pas si linéaire qu’il y paraît : « Le tournant se produit d’un coup, dans les années 1840, avec l’exploitation du charbon. Auparavant, les gisements n’étaient pas exploités car ils étaient trop profonds. À compter de cette décennie, les ingénieurs vont permettre de forer plus bas, en pompant les nappes d’eau. »

L’industrie sort de terre, littéralement. « Qui dit charbon dit sidérurgie et dit forges », développe notre universitaire. Le paysage rhénan évolue et cette nouvelle géographie physique entraîne une nouvelle géographie mentale. Désormais, la Ruhr, ce sont avant tout ses usines.

Milieu et héritages

L’envol musical du krautrock est indissociable de ce contexte. Dès son premier album, en 1972, le groupe Neu ! – dont les membres Klaus Dinger et Michael Rother ont participé aux débuts de Kraftwerk, avec qui il partage le producteur Conny Planck – coule dans ses pistes les bruits de la machinerie des fabriques du coin. Ils en sont comme la musique naturelle, l’hymne officieux : « Dans la région, on entend le bruit des forges, des presses, des marteaux-pilons », resitue Michel Hau. Kraftwerk est bien sûr raccord avec cette bande-son. « Kraftwerk a vite son propre studio d’enregistrement au cœur de Düsseldorf : le studio Kling Klang – qui est une interjection signifiant la sonnerie, l’équivalent de notre “ding dong”. Or, c’est un ancien atelier d’électricien ! Il faut dire que faire de la musique pour eux, c’est travailler en atelier. Ils pensent les choses en termes de division des tâches, pour créer une œuvre d’art totale », intervient Éric Deshayes.

Art total car les albums – 11 entre 1970 et 2003 mais seulement 8 si on se réfère au recensement officiel dressé par le groupe dans son « catalogue » – sont ornés de pochettes aux visuels élaborés et se traduisent par des tournées dont la scénographie est au cordeau. Sur ce point, le genre de beauté de Florian Schneider et Ralf Hütter provient d’un double héritage : ceux du Bauhaus – une école d’architecture et de design née en Allemagne en 1919, qui fait la part belle au dépouillement de la géométrie, de la ligne pure et à un certain rationalisme industriel – et du constructivisme russe – mouvement aux caractéristiques proches, qui fut même une sorte d’art officiel soviétique, avant que le stalinisme n’en éteigne l’élan. La jaquette du disque The Man-Machine, sur laquelle on voit les membres du groupe se détacher, symétriquement, en chemises rouges et cravates, sous une typographie monumentale parsemée de cyrillique, fournit l’exemple le plus frappant de cette inspiration.

Pochette de The Man-Machine de Kraftwerk, sorti en 1978.

Et la politique ?

Intérêt pour les techniques, l’usine, la division du travail, les courants esthétiques des années 1920-1930 influencés par l’industrie et antérieurs à un nazisme qui les rejettera… Alors, faut-il voir dans le krautrock de Kraftwerk une expression prolétarienne ? Après tout, les signes s’accumulent et collent bien à l’ambiance militante et intellectuelle des années 1970 où les partis ouvriers sont forts, où l’agit-prop marxiste-léniniste bat son plein dans les groupuscules de toutes obédiences révolutionnaires, où l’activisme se renouvelle, allant parfois jusqu’aux pires dérives meurtrières, illustrées au même moment et au même endroit par la Fraction armée rouge d’Andreas Baader et sa « bande ».

Oui, mais… non. La « Centrale électrique » Kraftwerk décline pareil engagement, cultivant non pas un imaginaire ouvrier mais de contre-maître voire d’ingénieur. « Ils jouent sur cette image d’ingénieurs, et même de robots », commente Éric Deshayes. Des robots qui sont d’ailleurs le titre de la première piste du fameux The Man-Machine.

On percevrait presque dans cette approche industrielle très froide, dans cette usine sans affect, l’écho de l’équation politique et syndicale d’une région marquée par le modèle allemand dit de « cogestion » qui fuit tout antagonisme – prétendant même répartir la responsabilité de la vie de l’entreprise entre patrons et salariés – et prétend gommer la lutte des classes. « La cogestion a été mise en selle dans les zones d’occupation britanniques en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale par le gouvernement travailliste de l’époque, qui y a vu l’opportunité d’une expérimentation. L’idée de la cogestion repose sur un accord entre syndicats et patronat, où l’entreprise apparaît comme le bien commun des uns et des autres. Elle est entrée en résonance avec un syndicalisme allemand historiquement moins marqué par le marxisme que le syndicalisme français, ou plutôt qui a été pris en main par des marxistes qui n’étaient pas les plus orthodoxes, jetant un regard positif sur le monde de l’industrie et visant des avantages à court terme, donc un syndicalisme qui est très vite devenu réformiste », décrit Michel Hau.

Trajectoires inverses

Si Kraftwerk est donc en partie l’émanation de l’histoire économique de sa région d’origine, la formation finit par épouser une trajectoire inverse. Car au moment où la carrière du groupe prend son essor, à partir de la seconde moitié des années 1970, la puissance industrielle de Düsseldorf et de la Ruhr s’affaisse. Si solide depuis le XIXe siècle, si impressionnante à l’orée du XXe siècle, si florissante encore après une Seconde Guerre mondiale dont les bombes font s’écrouler les murs mais épargnent le plus souvent les machines, elle s’affaiblit – comme un peu partout en Europe – avec les chocs pétroliers.

Le déclin, réel, n’est cependant pas brutal, grâce à la diversification précocement opérée et même préparée par les acteurs majeurs de l’économie du Land. « Les industries de base se sont repliées mais elles ont accompli leur mutation vers la construction d’équipements, comme Thyssen, par exemple, qui est passé à la fabrication d’ascenseurs dès la fin des années 1960 », repère l’historien. Ainsi, d’après le site officiel de la Rhénanie du Nord-Westphalie, 37 des 100 plus importantes entreprises allemandes sont aujourd’hui encore situées dans la Ruhr. Région dont la première activité économique demeure, ce qui ne déplairait pas à Kraftwerk, la production et la distribution de l’électricité !

Tout de même, le tableau général, pris dans son ensemble, n’est pas si reluisant : le taux de chômage est supérieur en Rhénanie du Nord-Westphalie à la moyenne allemande. Ainsi, en juin 2026, on y comptait 7,7 % de chômeurs, contre 6,2 au niveau national. Notre spleen, notre « Weltschmerz » nous rattrape. Car bien que Kraftwerk travaille encore, lui, toujours conduit par Ralf Hütter, Florian Schneider l’a quitté en 2008 avant de mourir en 2020. Le studio Kling Klang n’est plus là. Trop à l’étroit, il faut croire, dans son repaire d’électricien, il a été rendu mobile et a quitté la ville. Pire, ça fait bien longtemps qu’on ne parle plus guère du krautrock. Peu importe. En tournée et en studio, depuis au moins Computer World en 1981, sa révolution musicale avait de toute façon déjà emmené le groupe de plus en plus loin de l’univers de son atelier et des machines pour une identité bien plus « cyber » et virtuelle qu’« indus ».

Et si, pour garder le contact avec le monde comme il va, Kraftwerk troquait ses claviers contre les nouveaux outils de l’intelligence artificielle triomphante ?