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Mobilisations

« Les dominants dépolitisent toujours les mineurs » : parents et enfants en manif', une histoire de transmission

27 août 2026 | Mise à jour le 27 août 2026
Par | Photo(s) : JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
« Les dominants dépolitisent toujours les mineurs » : parents et enfants en manif', une histoire de transmission

Photo d'illustration

Qui dit rentrée dit rentrée sociale et celle-ci promet d’être riche en mobilisations. La jeunesse a toujours été présente et concernée par ces luttes. Pourtant, leur présence – et tout particulièrement celle des mineurs – lors des manifestations reste contestée et critiquée. Avec son livre La petite histoire des luttes, qui paraît ce jeudi 26 août, la journaliste Elsa Gambin signe un outil de vulgarisation à destination des parents et des adolescents.

Sa première manif’, c'était à la suite des attentats de Charlie hebdo, en 2015. « Mais je ne m'en souviens pas », lance Léa (le prénom a été modifié), 11 ans. « Elle avait deux semaines », précise Bruno, son père, dans un rire. Aujourd'hui, la préado ne manque pas une occasion d'aller en manifestation avec ses parents, à La Roche-sur-Yon : « Celle qui m'a beaucoup marqué c'était la manif pour les LGBT car il y avait plein de couleurs et beaucoup de monde. » Parmi les préoccupations de Léa, qui entre en cinquième à la rentrée : le féminisme, « défendre les LGBT car ce n'est pas normal qu'ils aient des moqueries », la planète et la retraite, « car j'aimerai bien en avoir une un jour ». Pendant les rassemblements, elle aime danser et chanter avec les Rosies – ce collectif de femmes animant les cortèges, habillées en Rosie la riveteuse – locales, « une autre manière de protester », et passer un moment en famille.   

Pour autant, la présence des jeunes et des mineurs dans ces rassemblements et défilés est régulièrement décriée. C’est méconnaître l’histoire et la nature des mouvements sociaux. « Il y a un engagement politique et une pensée complexe à prendre en compte chez les enfants, les préados et les ados, estime Elsa Gambin, journaliste et autrice de La petite histoire des luttes, bande dessinée illustrée par Fanny Vella, qui paraît ce jeudi 26 août aux éditions Leduc. Des banderoles de manif, à la lutte écolo et au syndicalisme (chapitre dans lequel la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, livre un entretien), la journaliste vulgarise les luttes sociales : un outil qui peut servir aux parents désireux de nourrir l'esprit revendicatif de leurs enfants. « L'histoire est pleine d’exemples d'enfants et d'ados qui se sont rebellés contre les institutions injustes, comme les maisons de correction », ajoute la journaliste.  

C'est bien en voyant l'engagement de ses enfants de 12 et 10 ans pour la cause climatique que Clémentine, 35 ans, leur propose de participer à une marche pour le climat, à Paris.  « Je ne les aurais pas amené à une manif sur un sujet pour lequel ils ne se sentent pas investis, explique-t-elle. C'est important pour moi de leur donner une éducation politique et participer à cette marche, c'est une manière de faire ça. »   

Le potentiel révolutionnaire de la jeunesse

Mais pourquoi la participation des enfants et adolescents aux mouvements sociaux reste si largement commentée et contestée ? Ils seraient trop jeunes pour comprendre, pas à leur place et instrumentalisés par leurs parents. « Tous les choix qu'on fait avec nos enfants sont politiques, comme le fait de décider de ne pas aborder ces sujets avec eux », pense Marie, 35 ans. Journaliste en région parisienne, elle emmène systématiquement ses enfants de 4 et 1 an avec elle aux rassemblements, de la manif du 8 mars à celle contre la réforme des retraites. « Certains pensent que c'est de l'embrigadement, mais je veux que mes enfants grandissent en ayant ces enjeux en tête, pour en faire des personnes éclairées. »  

« Mes beaux-parents ne sont pas du tout politisés et ils ont halluciné qu'on ait fait ça, abonde Clémentine, en reconversion pour devenir pasteur. Il y a des gens pour qui ça représente une transmission de culture politique, pour d'autres c'est comme si on les avait emmenés en boîte de nuit. »  

Pour Elsa Gambin, cette façon de penser est une conséquence de l'« adultisme », à savoir le système de domination des adultes sur les enfants : « C'est cette vision de la société où les adultes seraient supérieurs aux enfants. L'enfant est considéré comme un être en devenir, incomplet, imparfait, inapte à comprendre le monde dans lequel il vit. »  

Dans les médias, les messages de lutte portés par des mineurs sont souvent mis à mal, à commencer par le traitement réservé à la Suédoise Greta Thunberg, aujourd'hui âgée de 23 ans mais visible sur la question climatique depuis ses 15 ans. La journaliste cite l'exemple récent de Manès Nadel, lycéen syndicaliste de 15 ans au moment des protestations contre la réforme des retraites, en 2023 : « Son discours très intelligent et sensé a été décrédibilisé par les politiques et les journalistes qui n'ont pas dénigré ce qu'il dit mais ce qu'il est, en l'occurrence un ado, souligne-t-elle. Les dominants ont toujours eu tendance à dépolitiser les enfants et à les dénigrer car ils ont une peur viscérale du potentiel révolutionnaire de la jeunesse. » 

La Génération Z a largement investi les espaces de luttes avec ses propres références. Dans La petite histoire des luttes, Elsa Gambin évoque le Jolly Roger du manga One Piece, perçu comme un symbole de liberté. Dès 2014, à la suite du coup d'État, la jeunesse thaïlandaise s'approprie le salut à trois doigts de la saga Hunger Games, qui sera aussi repris en Birmanie après le coup d'État de 2021. Symbole pro-démocratie, il est considéré comme « un acte de dissidence punissable », note la journaliste dans sa BD.    

« Redorer l'image du statut d'enfant »

Reste bien sûr la dimension sécuritaire. « Il y a eu un tournant à partir de la loi Travail de 2016 avec des gardes à vue, des stratégies de maintien de l’ordre problématiques sur les manifestations, beaucoup plus de plaintes contre les manifestant·es et une judiciarisation de la mobilisation sociale », dit d’ailleurs Sophie Binet dans l’entretien accordé dans le livre. En France, la répression toujours plus forte de l'État envers les luttes sociales freine de nombreux parents à emmener leurs enfants en manif’. Mais pour Arthur Melon, délégué général du Conseil français des associations pour les droits de l’enfant (Cofrade) les enfants doivent justement investir ces espaces pour revendiquer leurs propres droits : « Dans toutes les marches sur les droits humains, on a des adolescents qui viennent revendiquer leurs droits en tant que femmes, gays, noirs, mais très peu en tant que mineur et en tant qu'enfant, regrette-t-il. C'est normal car l'étiquette d'enfant reste peu valorisante : ils n'attendent qu'une chose c'est de grandir et devenir des adultes. »  

Pour « redorer l'image du statut d'enfant », la Cofrade a lancé il y a quelques années la Marche pour l'Enfance et pour la Jeunesse (MEJ). Fin mai 2026, l'événement s'est déroulé à Paris, Nice, Montpellier, Metz, Valence, Bayonne, Fort-de-France (Martinique) et Saint-Denis (La Réunion) : l'appel à manifester, qui évoque l'éducation, la tolérance ou encore l'écologie, a été rédigé par des enfants et adolescents. Souvent relégués en fin de cortège pour des raisons de sécurité, les enfants mènent ici la manifestation avec un espace « enfant-famille » dédié et sécurisé. Prises de parole, lettres envoyées à l'Élysée et atelier pancarte où ils peuvent exprimer leurs revendications sont aussi de la partie. 

« On essaie de quitter ce discours qui dit que les enfants sont des futurs “quelque chose”, souhaite le délégué général. Considérons plutôt leur valeur jusqu'à présent, même s'ils n'ont pas encore le droit de voter, leur avis compte. »  

Anaïs Lecoq