11 mai 2026 | Mise à jour le 11 mai 2026
Une délégation de salariés de la Fondation Œuvre de la croix Saint-Simon (Focss) était reçue, le 6 mai, par le ministère de la Santé. Les salariés exigent la transparence sur les raisons de l'endettement de leur association, et l'intervention des pouvoirs public pour empêcher son démantèlement.
« La “start-up nation” a oublié nos nourrissons » ou « Sauvez notre Fondation » : les 200 personnes réunies ce 6 mai portaient haut leurs pancartes et soufflaient fort dans leurs vuvuzelas pour soutenir la délégation des salariés de la Fondation Œuvre de la croix Saint-Simon (Focss), reçue par le cabinet du ministère de la Santé. Leur objectif : empêcher le démantèlement et la vente à la découpe de l'association, fondée il y a bientôt cent vingt ans par l'infirmière et résistante Marie de Miribel, et dont l’administratrice judiciaire a annoncé, le 14 avril dernier, qu'elle envisageait la cession de toutes les activités.
Pour rappel, en Île-de-France, la Focss, structure laïque à but non lucratif, compte 35 crèches, deux Ehpad, deux centres de santé, une unité d'hospitalisation à domicile, un centre d'accueil de jour pour personnes handicapées, l'hôpital mère-enfant de l'Est parisien et quatre centres de formation aux soins infirmiers, d'infirmières puéricultrices, d'assistantes puéricultrices et d'assistantes sociales, soit 1800 salariés et 100 000 usagers par an. Une pétition a été lancée, et des collectifs de mobilisation de parents se sont formés. Carole Ducrocq, directrice d'une crèche et d'une halte-garderie dans le VIe arrondissement, et déléguée syndicale CGT, témoigne : « Les salariés sont très attachés à la Fondation, qui jouit d'une excellente réputation auprès des familles. L'annonce de l'administratrice a été un coup dur à encaisser. »
« On nous assurait que tout irait bien »
À la sidération lors de l'annonce du démantèlement a succédé la colère des salariés et usagers. Ces derniers demandent aujourd'hui des comptes à la direction de l'association et aux pouvoirs publics qui la financent. Car malgré leurs soupçons – des alertes économiques ont été lancées après la découverte d'actes frauduleux de deux praticiens des centres de santé, en 2025 – la gouvernance n'a cessé de leur tenir un discours rassurant, même après la mise en redressement judiciaire de l’association, le 5 novembre. « On nous a expliqué que la directrice historique de la Focss avait “été placée en arrêt maladie par la gouvernance” », relate Aziza Augustin, directrice du multi-accueil La Môme, dans le XIXe arrondissement, et déléguée CGT.
« L'association s'est retrouvée en cessation de paiement, avec 12 millions d'euros de déficit. Mais on nous assurait qu'on avait les reins solides et que tout irait bien. Le patrimoine de l'association s'élève à 100 millions d'euros », précise Carole Ducrocq. Et puis, le 14 avril, patatras : « L'administratrice judiciaire a expliqué qu'elle avait retoqué les trois plans de redressement proposés par la gouvernance, parce qu’elle doutait de ses capacités à les mettre en œuvre. Elle a estimé que la vente de nos établissements était inévitable, sans quoi on se retrouverait avec une dette de 50 millions à la fin de 2026 », poursuit la déléguée syndicale. Pour autant, la gouvernance n'a jamais transmis les documents financiers permettant d'expliquer la situation économique de l'association ou les refus des plans de redressement par l'administratrice judiciaire.
Un flou qui interroge
Les salariés doivent donc se contenter d'hypothèses. « Les structures à but non lucratif sont soumises aux mêmes contraintes que les entreprises à but lucratif et, en même temps, elles sont délégataires de service public, une activité qui génère un différentiel de dépense de 4 % par rapport au privé. Les tutelles essaient de masquer ce sous-financement en reprochant à la Fondation les malversations et les investissements inadaptés, qui existent, mais n'expliquent pas à eux seuls la situation », décrypte Christophe Prudhomme, élu La France insoumise au Conseil de Paris, militant de la CGT Santé et action sociale, longtemps responsable du Collectif national des médecins de la CGT. La Fondation aurait absorbé de plus petites associations en difficulté sans parvenir à résorber leur déficit. Elle aurait aussi été étouffée par l'augmentation du Smic et l'obligation de verser une prime Segur non financée.
Le flou de la situation questionne les salariés, dont les regards se tournent vers le conseil d'administration de la Fondation, présidé par Nathalie d'Asaro Biondo, épouse de l'ancien président de Google en Europe du Sud. « Admettons qu'il y ait 50 millions d'euros de déficit, et 20 millions de dette aux AGS. Il reste quand même 30 millions d'actifs dans l'association. Que vont-ils devenir ? », interroge Aziza Augustin. Autrement dit : qui va profiter de ce dépeçage ? Et s'agit-il d'une politique délibérée de la gouvernance pour récupérer ces actifs ? « Autre question qui se pose : l'hôpital de la croix Saint-Simon, dans le XXe, a été sorti de la Fondation, mais quels liens capitalistiques conserve-t-il avec celle-ci ? Et quelles conséquences la liquidation de la Fondation peut-elle avoir sur l'hôpital ? », questionne Christophe Prudhomme.
La fermeture… ou la reprise
Pour obtenir des réponses, les salariés se sont organisés. « On est allés frapper à toutes les portes. Nous avons d'abord été reçus par les élus de la ville de Paris. Ils disent nous soutenir mais n’ont pas pris le moindre engagement, si ce n'est un courrier d’Emmanuel Grégoire adressé au Premier ministre », détaille Carole Ducrocq. Pas davantage de progrès, le 6 mai, lors du rendez-vous avec le cabinet de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist : « Ils nous ont dit qu'ils ne disposaient pas des moyens juridiques ou financiers pour intervenir sur la décision de l'administratrice judiciaire et nous ont renvoyé vers les services du comité interministériel du redressement industriel », poursuit la déléguée syndicale CGT, qui précise que de multiples courriers ont été envoyés à des députés, des sénateurs, des conseillers de ministres, jusqu'à Brigitte Macron.
Si personne n'intervient, le sort de la Focss sera semblable à celui des centres de la santé de la Croix-Rouge, de la Sécurité sociale, du groupe Avec ou du Cosem: la fermeture sèche, ou la reprise. La plus grande crainte serait alors d'être repris par des entreprises à but lucratif, ce qui se traduirait, tôt ou tard, par la fin de l'accès à tous et toutes aux services proposés. Mais la reprise par des groupes à but non lucratif, qui singent souvent les pratiques des entreprises privées, ne serait pas non plus une solution. Soumis aux mêmes contraintes, ils se retrouveraient dans les mêmes difficultés que les gérants précédents. « Certains évoquent une reprise des crèches par Crescendo, du groupe SOS. Mais, en difficulté, ils viennent de demander à la Mairie de Paris une augmentation de leur dotation », prévient Christophe Prudhomme. Lui plaide pour l'intégration des établissements de la Focss au service public, en gestion directe. Dernière solution : une reprise par les usagers et les salariés sous la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif (Scic). « Mais pour l'instant, il n'existe pas de modèle », juge l’élu du Conseil de Paris.