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SANS-PAPIERS

« Aucune lutte ne peut se gagner sans que les salariés la mènent »

18 mai 2017 | Mise à jour le 19 juillet 2017
Par | Photo(s) : Tiphaine Lanvin / Photosociale
« Aucune lutte ne peut se gagner sans que les salariés la mènent »

Thierry Lagaye (à gauche) fête la victoire avec les travailleurs sans papiers du MIN.

À Rungis, la victoire en dansant. Après vingt-quatre jours de grève, les travailleurs sans papier du MIN de Rungis gagnent la bataille pour leurs droits. Retour sur les dessous de cette lutte exemplaire, avec Thierry Lagaye, secrétaire général de l'union locale CGT de Rungis.
MIN : marché d'intérêt national.
NVO. Cette lutte a abouti à une victoire. Pourquoi ?

Thierry Lagaye. Nous avons obtenu ce pour quoi nous nous sommes mobilisés : des autorisations de travail temporaires sur le territoire dans l'attente des titres de séjour pour chacun des 128 travailleurs, indépendamment des spécificités individuelles des uns et des autres, à savoir : ancienneté sur le territoire, dans le travail, avec ou sans alias [travail sous une autre identité], etc. Chacun des 128 dossiers remis à la préfecture du Val-de-Marne est actuellement à l'étude, y compris la quarantaine pour lesquels nous n'avons pas encore obtenu les formulaires Cerfa des employeurs, car nous avons pu négocier avec les représentants de l'État et obtenir que tous les dossiers soient traités selon les mêmes critères. Par exemple, il ne sera pas nécessaire de justifier d'une présence de sept ans minimum sur le territoire pour décrocher le sésame du titre de séjour car, dès le départ du conflit, c'est sur cette base de négociation que nous avons posé nos revendications, à savoir : des titres de séjour pour tous, ou alors, rien.

Mais quid des employeurs qui ont refusé de délivrer les Cerfa ?

Nous ne nous résignons pas et nous obtiendrons ces quelque quarante formulaires Cerfa restants. Ce n'est qu'une question de temps car, de fait, nous sommes déjà en train de relancer ces employeurs qui savent très bien qu'ils n'ont pas le choix.

Comment avez-vous fédéré, jusqu'à la grève, 128 personnes qui ne se connaissaient pas, ne travaillaient pas pour les mêmes employeurs ?

C'est le fruit d'un travail minutieux mené en lien avec l'union départementale CGT du Val-de-Marne et le collectif confédéral CGT Travailleurs migrants, un an en amont. Nous sommes partis non pas du lieu de travail mais des foyers d'hébergement où vivent ces travailleurs, que ce soit à Rungis, à Thiais ou à Alfort­ville et Vitry. En fait, la plupart d'entre eux se connaissaient du fait qu'ils vivent au sein du même foyer. Nous avons donc d'abord identifié ces travailleurs en situation irrégulière, puis, nous avons organisé des réunions hebdomadaires d'information et de sensibilisation à leurs droits à la régularisation, foyer par foyer, avec ce simple mot d'ordre : « La CGT ne veut pas de travailleurs sans droits. » De semaine en semaine, la participation à ces réunions n'a cessé de s'accroître, au point que les réunions sont devenues répétitives.

Nous nous étions fixé pour objectif de rassembler un minimum de cent salariés décidés à se mettre en mouvement comme condition préalable à une mobilisation à durée indéterminée, jusqu'à la victoire. Au final, ils ont été plus nombreux que prévu à vouloir se mobiliser, mais pleinement conscients des risques d'échec comme des chances de réussite. Car se mettre en grève, pour eux, cela implique de se rendre visibles aux yeux des employeurs. En cas d'échec, ils auraient dont tout perdu, y compris des possibilités de réembauche par une autre entreprise du MIN de Rungis.

L'un des obstacles consistait à obtenir le consentement à la grève des familles qui dépendent économiquement du salaire de ces travailleurs.

Nous avons été très clairs sur ce point précis. À chaque réunion, nous avons bien insisté sur le fait que, sans l'aval de leurs familles au Mali ou au Sénégal, nous ne prendrions aucun risque. Là est la clé de voûte de cette mobilisation : ce sont les travailleurs eux-mêmes qui se sont organisés pour obtenir l'accord de leurs familles et qui ont ainsi entraîné une vague de solidarité qui leur a permis de tenir pendant vingt-quatre jours. Et ça aurait pu durer encore longtemps. Les risques étaient connus de tous : on sait quand on entre en grève, on ne sait jamais quand on en sort, ni même si on en sort victorieux. Rien n'est jamais acquis d'avance.

Avez-vous eu des moments de doute ?

Oui dans l'absolu, mais en fait non car, d'emblée, nous avons su construire un vrai rapport de force et que, s'agissant des revendications, nous étions plutôt confiants et droits dans nos bottes. Seul moment de doute : le premier jour d'occupation de la tour Semmaris. D'abord parce que ce n'était pas gagné d'avance, et ensuite parce qu'on aurait pu nous en expulser manu militari. Mais à 7 h 45, nous avons reçu un appel du préfet pour organiser une première rencontre et, depuis, tout au long des négociations, chaque partie prenante a toujours été dans son rôle.

Quels enseignements tirer de cette victoire ?

Une fois de plus, et cette lutte exemplaire le confirme, c'est qu'aucune lutte sociale ne peut se gagner sans que les salariés la mènent. S'ils n'avaient pas eu de la rigueur, de la détermination et la volonté d'aller jusqu'au bout, rien de tout cela n'aurait été possible.