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Bénéfices records d’Inditex, propriétaire de Zara : derrière la success story, les conséquences désastreuses de la fast fashion

17 mars 2026 | Mise à jour le 17 mars 2026
Par | Photo(s) : Thomas Coex / AFP
Bénéfices records d’Inditex, propriétaire de Zara : derrière la success story, les conséquences désastreuses de la fast fashion

Manifestation de salariés d'Inditex en Espagne en 2024.

Le géant espagnol du prêt-à-porter Inditex, propriétaire de la marque Zara, a annoncé mercredi avoir dégagé le bénéfice le plus élevé de son histoire en 2025 avec 6,22 milliards d'euros, dans un contexte de forte concurrence internationale. Un triomphe commercial dont le coût social et écologique est pourtant lourd.

Des redressements judiciaires pour IKKS ou Naf Naf, une liquidation pour la marque de jeans Kaporal… Les marques textiles sont à la peine ces dernières années. Toutes ? Non. Certains groupes de fast fashion comme Inditex, maison mère de Zara entre autres, affichent une santé économique insolente. Dans un communiqué publié le mercredi 11 mars, le groupe présidé par Marta Ortega, fille du multimilliardaire et fondateur d’Inditex Amancio Ortega, a annoncé avoir engrangé 6,22 milliards d’euros de bénéfice net sur son exercice annuel décalé, qui s’est achevé le 31 janvier, en hausse 6% par rapport aux 5,88 milliards de 2024, qui constituaient le précédent record. Sur quoi repose donc ce triomphe commercial ?

Tout d’abord, Inditex est un groupe dont la stratégie lui permet de rester très rentable malgré la concurrence des marques à très bas prix. Zara ne se positionne pas sur l'ultra-low cost comme Shein, mais sur un segment intermédiaire avec une qualité perçue légèrement supérieure. « Le groupe Inditex a un quasi-monopole sur ce qu'on peut appeler le premium très grand public, avec Zara notamment, renseigne Mathilde Pousseo du collectif « Ethique sur l'étiquette ». Les jeunes qui débutent leur vie professionnelle, par exemple, ont le réflexe Zara pour avoir des vêtements qui font pro sans être à un tarif exorbitant ».

Bien que Shein soit devenu le principal acteur de la mode en ligne avec 1,53% de part de marché mondiale, et ce devant Inditex (1,24%), ce dernier n'est donc pas en concurrence directe avec le géant chinois. « Shein, c'est une marque. Inditex, c'est un groupe avec une galaxie de marques, et il y en a finalement assez peu qui se positionnent sur ce segment de l'ultra fast fashion si ce n'est leur marque   ̎Lefties ̎ », précise la dirigeante du collectif.

Et les écarts de performance avec Shein tranchent. Selon le média économique El Economista, la marge nette d'Inditex a atteint environ 15,6% en 2025, soit près de cinq fois plus que celle de Shein, qui est estimée à 3,3%. Bien que la plateforme chinoise connaisse une forte croissance avec des ventes prévues, selon Bloomberg, d'environ 60 milliards de dollars et un bénéfice net d'environ 2 milliards de dollars, les résultats d'Inditex restent donc largement supérieurs.

Peste et choléra

Voyons maintenant les coulisses de cette success story. Pollution, exploitation des salariés, travail infantile… Les griefs envers les modes de production de l'ultra fast fashion sont dorénavant connus et dénoncés. Pourtant, assez peu de caractéristiques dans les méthodes employés par des entreprises comme Shein ou Temu diffèrent de celles des groupes de fast fashion européens selon les experts du milieu.

Flore Berlingen est coordinatrice de plaidoyer pour l'association « En Mode Climat », un collectif qui regroupe des marques, des usines et des acteurs économiques de la mode qui militent pour une régulation de leur secteur afin de le rendre éthique et durable. Pour elle, la distinction entre ultra fast fashion et fast fashion réside dans une différence d'intensité des cadences et des délais de fabrication, mais pas dans le type de pratiques : « Ces entreprises produisent dans les mêmes pays, sous les mêmes règles de droit et avec les mêmes problématiques de rémunération, qui sont en dessous des salaires vitaux. »

Mathilde Pousséo ajoute de son côté que, contrairement à l'ultra fast fashion qui produit ses vêtements dans une unité de lieu, la fast fashion repose « sur une chaîne de sous-traitance très longue qui fait qu’on peut estimer, par exemple, qu’un jean, avant d’arriver dans notre armoire, a déjà parcouru entre 12 000 et 30 000 kilomètres ». Une division de la production qui fait entrer en concurrence des sous-traitants à travers le monde entier, dont certains acceptent parfois des contrats à perte – dans le cas d'Inditex, avec leur marque « Lefties » – dans le simple but de ne pas perdre leur carnet de commandes.

Et derrière ces profits records qu'affiche Inditex, ce sont des canaux de vente que l'essor de cette nouvelle forme effrénée de consommation de la mode met en difficulté du point de vue de Mathilde Pousséo. « Les magasins physiques et les employés qui y travaillent, les vendeurs, les magasiniers, les transporteurs aussi, sont ceux qui payent le prix fort puisque les consommateurs ont de plus en plus tendance à faire leurs achats sur Internet. »

Ces salariés doivent aussi s'adapter à des cadences de commercialisation toujours plus rapides, et voir leurs fiches de postes s'allonger sans que les bénéfices n'entraînent d'embauches comme nous le confirme Emmanuella Czuchanski, élue CGT chez Zara : « Malgré les bons résultats, il n'y a ni ouverture de magasin ni d'embauches de prévues. Au contraire, les fermetures s'enchaînent, notamment à Boulogne, Saint Nazaire, Angoulême, Bourge, et d'autres sont encore planifiées. Le groupe cherche à avoir moins de petites boutiques et centraliser l'activité dans des magasins plus grands. »

Une stratégie délétère pour le tissu commercial des villes et l'économie en générale, dénonce Flore Berlinger : « Toutes les petites boutiques indépendantes de vêtements qui existaient il y a quelques décennies n’existent plus aujourd’hui, ou quasiment plus. Elles ont été remplacées par ces grandes enseignes. C'est le problème du modèle de la grande distribution : un Primark créera toujours moins d'emplois qu'une multitude de petites boutiques indépendantes ».

Une législation détricotée

Pour répondre à ces nombreuses problématiques, une loi française a été élaborée, puis votée par l'Assemblée nationale en mars 2024. Originellement ambitieuse dans sa volonté de réglementer l'entièreté du secteur du textile, elle a été progressivement amoindrie lors de son passage au Sénat. « La loi, telle qu’elle avait été votée le 14 mars 2024 à l’Assemblée nationale, s’adressait à l’ensemble de l’industrie textile, et d’ailleurs elle s’appelait  ̎ Proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile ̎, se rappelle Mathilde Pousséo. Et puis, quand elle est passée au Sénat, la rapporteure (Sylvie Valente Le Tir, sénatrice apparentée LR, NDLR) a été très claire. Elle a dit :  ̎Je ne veux toucher à aucune marque française ou européenne et je ne vise que Shein et Temu. ̎ ».

Et depuis que le Sénat a adopté la version remaniée du texte le 10 juin 2025, rien n'a bougé. Plusieurs associations se sont indignées du blocage des discussions entre la France et la Commission européenne, dans un communiqué publié jeudi 12 mars. « La Commission européenne n'a pas mis un feu rouge mais un feu orange, notamment sur quelques dispositions qui ne seraient pas conformes au droit européen », précise Flore Berlingen.

Si la chargée de plaidoyer pour « En mode climat » se félicite que « la France se positionne comme pionnière sur ce sujet » et qu'elle « montre aux autres pays européens qu'une législation du secteur est possible », c'est bel et bien au niveau de l'Union européenne qu'elle souhaite la mise en place d'une réglementation globale. C'est à l'occasion de la mise en place progressive, à partir de cette année du nouveau règlement européen sur l'écoconception des produits durables (ESPR), adopté par le Parlement le 25 avril 2024 que Flore Berlingen souhaite faire bouger les lignes.

Mathilde Pousséo, de son côté, milite pour une prise en compte de l'entièreté de la chaîne de production, « afin de réparer les dégâts sociaux et environnementaux dès la fabrication du vêtement ». Selon elle, si les législations française et européenne encadrent pour l’heure, au plan environnemental, les seules activités se déroulant sur le Vieux continent, elles doivent aussi prendre aider les pays qui produisent ces vêtements à atteindre des normes sociales et écologiques acceptables, ainsi que ceux qui récupèrent nos déchets une fois ces textiles jetés. Pour cela elle souhaite la mise en place d'une écocontribution qui ne reviendrait pas uniquement aux organismes français et européens, la création de malus plus dissuasifs et l'intégration de critères sur la fabrication des vêtements afin de garantir le respect des droits humains et de l'environnement.