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Reportage

Bernard Lavilliers sur scène, harmonie municipale : à Commentry, une version poignante des « Mains d'or » pour sauver les salariés d'Erasteel

30 mars 2026 | Mise à jour le 30 mars 2026
Par | Photo(s) : Sonia Reyne
Bernard Lavilliers sur scène, harmonie municipale : à Commentry, une version poignante des « Mains d'or » pour sauver les salariés d'Erasteel

Bernard Lavilliers à Commentry le 28 mars 2026.

Samedi 28 mars, habitants, salariés d'Erasteel et artistes amateurs et professionnels se sont retrouvés à l'Agora de Commentry dans l’Allier pour un spectacle chargé d'émotion, entre mémoire ouvrière et inquiétudes pour l'avenir. Portée par la présence de Bernard Lavilliers, la soirée a fait résonner bien au-delà de la scène les paroles de sa chanson Les Mains d'or, écho d'une lutte toujours en cours.

Tel un diable sorti de sa boîte, Bernard Lavilliers bondit au pied de la scène. Il empoigne le micro et chante quelques phrases à l'unisson avec les enfants de Commentry.  « Je suis venu vous soutenir. Ce n'est pas facile du tout pour vous. Un artiste doit assumer ce qu'il écrit. Je vous soutiens parce que j'ai fait le même métier que vous à une époque, il y a longtemps dans ma vie », rappelle ce fils d’ouvrier stéphanois : « Des chansons, j'en ai écrit plusieurs. Les mains d'Or a 30 ans, elle parle de ce phénomène, de cette histoire dégueulasse de licenciements, de la suppression de la possibilité de gagner sa vie… »

Toute la communauté des ouvriers de Commentry communie avec l'artiste. Ici, « tout le monde est forgeron, ou fils, fille, mari ou enfant de forgeron », explique une grand-mère au premier rang. La salle est comble et un facebook live permet à ceux qui ne sont pas là de suivre le concert malgré tout. Depuis l'annonce, le 3 novembre, de la suppression de 190 emplois sur 240 chez Erasteel, les salariés restent mobilisés pour sauver le site. Les paroles de Lavilliers trouvent un écho direct.

Ce samedi 28 mars, l'Agora, où est organisée la soirée, vibre au son des cuivres de l'harmonie municipale et de ses invités. Ceux-ci proposent un spectacle gratuit intitulé « La Forge en musique ». 50 musiciens, 40 choristes, 50 enfants en rang serré sur scène et des familles, des proches des salariés d'Erasteel dans le public, les larmes aux yeux, le cœur débordant d'espoir.

Une saveur particulière

La soirée a une saveur d’autant plus particulière que Les Mains d'or aurait pu ne pas être chantée par les enfants. La décision de l'Éducation nationale d'interdire son interprétation dans le cadre scolaire a suscité l'incompréhension. « Ça m'a mise en colère qu'on interdise une aussi belle chanson, qui correspond à la réalité sociale locale », confie une mère, musicienne à l'harmonie. Son enfant, choriste, a finalement chanté le morceau « à titre privé », tout comme les enseignants. L'administration académique a opposé un refus, invoquant le contexte local et un principe de neutralité. Pour Frédéric Campguilhem, de la CGT Éduc'action, « neutraliser le sens d'une œuvre, c'est empêcher l'école de remplir sa mission d'émancipation intellectuelle et citoyenne ». La polémique pose une question : la culture est-elle un patrimoine commun, ou un privilège qu'on tolère aux ouvriers seulement lorsqu'ils restent muets ?

« Finalement, on peut presque remercier l'inspection académique », lâche une musicienne. « Sans ça, Bernard Lavilliers ne serait peut-être pas venu. » Pour le maire de Commentry, Sylvain Bourdier, la soirée s'inscrit dans la continuité. « Ces concerts avec les écoles sont habituels ». Le thème retenu en 2026, « les forges et le patrimoine musical ouvrier », ne doit rien au hasard. « La forge de Commentry est en difficulté », insiste l'élu. La polémique, en revanche, le laisse circonspect. « Une tempête dans un verre d'eau. Invoquer la laïcité n'a aucun rapport. Empêcher de chanter au nom de la neutralité, ce n'est déjà plus être neutre. » Il salue la présence de l'artiste : « Lavilliers incarne une histoire ouvrière et un engagement sincère. »

Un air de solidarité

C’est vrai, à Commentry, Les Mains d'or prend toute sa dimension. La chanson de Bernard Lavilliers raconte ce que vivent les salariés de la forge. « Je ne peux plus exister là, je ne peux plus habiter là… ». Des paroles qui résonnent avec les banderoles « Erasteel : non à la casse sociale » dans la ville. « Moi je suis fille et nièce de forgerons» témoigne une prof d’anglais. Un parent d'élève confie : « Mon fils a 10 ans, il comprend que son père risque de perdre son boulot. » Une petite fille ajoute : « Moi, je chante pour une cause, pour les ouvriers de l'usine. Comme ça, Dorian sait qu'on est avec lui. » Dorian, soit Dorian Durban, délégué syndical CGT Erasteel, et lui-même musicien dans l’harmonie.

Celui-ci nous explique que les dernières annonces de la direction de la forge Erasteel ont encore tendu la situation : « Nous avons appris un changement de périmètre dans la procédure de PSE, désormais élargie à un groupe de plus de 1 000 salariés. Concrètement, cela signifie que les salariés ne pourront plus bénéficier du CSP (contrat de sécurisation professionnelle, NDLR), financé par l'État, mais d'un congé de reclassement à la charge de l'entreprise. Dans le même temps, un accord avait été négocié autour d'une prime supra-légale, que les salariés avaient eux-mêmes contribué à financer en remplissant les objectifs de production fixés. Aujourd'hui, la direction revient sur ses engagements et exerce une pression sur les élus et les salariés pour faire accepter un accord au rabais. » Les négociations doivent s'ouvrir cette semaine.

Mémoire ouvrière

 

Mais avant l’ouverture de ces discussions, ce 28 mars au soir, le spectacle continue, alternant musique et lectures. Des textes de Büchner, des extraits de Fer bleu. Que reste-t-il quand le travail s'arrête ? Qu'est-ce qui fait la joie ou la beauté de la Forge ? Le programme est ambitieux et la réalisation tient la promesse. Chaque pièce explore une facette de la forge : Héphaïstos, Marche des forgerons, Blacksmith Polka… Les œuvres évoquent tour à tour la mythologie, les gestes du métier, la répétition du marteau. Un jeune musicien frappe sur une enclume au cœur de l'orchestre. Derrière eux, des images d'archives défilent : visages, machines, fumées, gestes d'un savoir-faire ouvrier. La sirène de la prise de poste à l'usine retentit à chaque entrée sur scène.

« On a construit ce spectacle autour du passé industriel et patrimonial de Commentry », explique Renault Lacas, directeur de l'école de musique. « L'harmonie s'appelait autrefois l'harmonie des forgerons. Ce n'est pas un hasard. » Au final, ils sont tous là : Lavilliers, musiciens, choristes, enfants, forgerons. Il n'y a ni nostalgie ni résignation. Il y a une mémoire ouvrière, de la dignité, de la colère et de l'espoir. Et une salle entière debout. Ensemble, ils chantent : « Travailler encore… »