L'attaque états-unienne sur le Venezuela, avec l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores, ont sidéré les esprits le 3 janvier 2026. Pour le géopolitologue Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po, auteur du livre Par delà la puissance et la guerre: la mystérieuse énergie sociale (Odile Jacob), la mollesse des réactions européennes à cette intervention contraire au droit international est un signe de « soumission structurelle » du vieux continent à l'égard de l'oncle Sam, de même que l'absence de réaction de la Russie ferait office d'accord tacite entre Washington et Moscou.
Quel regard portez-vous sur l'attaque menée par les États-Unis envers le Venezuela avec la capture du président Nicolás Maduro ?
Ce qui est nouveau, c'est la forme de cette intervention et les messages dont elle est porteuse. Je ne dis pas que les « guerres d'intervention » d'autrefois étaient conformes au droit international ; elles ne l'étaient pas. Mais certaines précautions étaient prises pour tenter de bricoler un fondement juridique. Aujourd'hui, explicitement, le président des États-Unis rejette toute référence au droit. De même, l'intervention des néoconservateurs américains, avec George W. Bush, en Irak, s'opérait sous l'idée de démocratiser le régime irakien. Ici, il n'est pas question de démocratie, ni même de rapport aux valeurs. Le projet essentiel est d'affirmer sa puissance, marquer qu'on est le géant politico-militaire de ce monde, voire le maître du monde.
Les messages deviennent clairs. Ils consistent à montrer que toute forme de résistance à la puissance états-unienne est susceptible de subir le même sort. C'est aussi, et c'est grave, la confirmation d'une diplomatie de connivence entre les États-Unis et la Russie, laquelle a réagi très mollement. Ce qui est très mauvais signe, compte tenu que le Venezuela était un allié très précieux de Moscou : l'intervention américaine est accueillie par Vladimir Poutine comme une validation de son « opération militaire spéciale » en Ukraine. Trump a son opération au Venezuela, Poutine a la sienne en Ukraine. C'est une sorte de tacite acceptation des gesticulations du partenaire.
Illustre-t-elle un retour de la doctrine Monroe outre-Atlantique, avec des variantes de la part de Donald Trump ?
Il faut cesser de parler de cette doctrine, parce qu'elle est complètement décalée par rapport à notre sujet. La doctrine Monroe date de 1823, à une époque où le principal souci des dirigeants états-uniens était de se libérer de la tutelle européenne. La doctrine Monroe a été forgée pour dire « l'Amérique aux Américains et l'Europe n'a rien à y faire ». Ensuite, cette doctrine a été manipulée.
Lorsque Trump intervient au Nigeria pour bombarder des groupes djihadistes, lorsqu'il se mêle des affaires de Gaza, au point de vouloir présider une commission de maintien de la paix, il n'agit pas en Amérique, ni dans une zone d'influence. C'est tout le contraire ! Cette « diplomatie de la gonflette » tous azimuts peut tout à la fois concerner le Venezuela ou Cuba, qui sont dans le continent américain, que le Nigeria, Gaza, l'Iran, ou même le Groenland qui est en Europe.
Est-ce que les menaces de Trump d’attaquer prochainement la Colombie, Cuba, le Mexique, le Groenland sont à prendre toutes avec le même sérieux ? Ont-elles la même implication ?
L'audace trumpienne est d'autant plus dangereuse qu'on ne lui oppose pas la force. L'énorme erreur des Européens qui ont sous-réagi à cette intervention au Venezuela conforte le locataire de la Maison-Blanche dans l'idée de continuer car il semble assuré de ne rencontrer aucune résistance. Il y a là une menace qu'il faut prendre au sérieux. Peut-être que l'Europe a abandonné le Groenland, et incidemment le Danemark, en refusant de réagir avec fermeté.
Dans le détail, s'attaquer au Venezuela peut être considéré comme facile. Nous avons affaire à un État en voie de décomposition, avec une capacité de réaction limitée, tout cela renforcé par une tacite acceptation de la part des autres membres de la communauté internationale. L'importance symbolique et matérielle que représente Cuba pour toute une série de pays, notamment la Russie, fait qu'une intervention dans l'île serait beaucoup plus risquée. Le souvenir de la baie des Cochons reste dans la tête des Américains. Le Groenland, c'est un autre épisode. Ce serait affronter directement un membre de l'alliance atlantique, de la sphère occidentale. La Colombie, quant à elle, va connaître des élections en mars prochain. Les États-Unis, comme la Russie, savent manipuler les élections. Trump peut espérer l'élection d'un de ses candidats comme cela a été le cas au Chili ou en Argentine. Le Mexique est aussi un très gros morceau. Personnellement, je n'y crois pas trop. Mais tant qu'on ouvre la porte à Trump, il ne faut pas s'étonner qu'il entre en force. Il y a eu, à travers l'affaire Thierry Breton (interdit de séjour aux Etats-Unis pour son engagement en faveur d'une régulation plus stricte de la Tech, ndlr) ou l'intervention au Venezuela, une sorte de soumission structurelle des Européens.
Quelles conséquences peut avoir cette attaque sur les forces politiques et syndicales de gauche, au Venezuela comme ailleurs en Amérique latine ?
L'ignorance de la résistance sociale a coûté cher à Poutine, qui pensait arriver à Kiev en trois jours. Je ne sais pas comment vont réagir, à moyen terme, les 28 millions de Vénézuéliens. Par ailleurs, j'ai du mal à imaginer que, dans un pays aussi mobilisé que la Colombie, la société reste passive.
La réflexion que j'en tire, c'est que le retour d'une puissance nue, cette espèce d'usage de la puissance pour la puissance, a toutes les chances d'échouer parce que la résistance sociale est en mesure de lui faire barrage. Cela fait 78 ans qu'on cogne sur les Palestiniens et la résistance palestinienne n'a jamais disparu, bien au contraire. Dans toutes les guerres de décolonisation, on pensait venir à bout du « terrorisme ». On n'y est jamais parvenu. L'Ukraine se caractérise par une incroyable résilience sociale. C'est la détermination de la société, plus que toute stratégie diplomatique ou militaire, qui a mis en échec la Russie. C'est la raison pour laquelle je crois que ces exercices de musculation diplomatico-militaire n'ont pas d'avenir à long terme.
Dans quelle mesure cette politique impérialiste de Washington sur le reste du continent américain peut être mal prise électoralement au sein des États-Unis ?
Il y a des sociétés dans les pays occupés, agressés, mais il y a aussi des sociétés dans les pays agresseurs, porteurs de force. De ce point de vue, le trumpisme est le fruit d'une ambivalence. Il y a, incontestablement, une demande sociale de puissance. La société états-unienne est consciente d'un certain déclin de ses capacités dans le monde. Trump s'est fait élire par deux fois sur le slogan « Make America great again ».
Dans le même temps, il y a cette lassitude d'intervenir partout dans le monde, parce que ces guerres – Vietnam, Irak, Afghanistan – se sont révélées extrêmement coûteuses. La guerre en Afghanistan a coûté entre 1.000 et 2.000 milliards de dollars. Ce qui est gigantesque ! Des « boys » en sont victimes. La société américaine ne le supporte pas.
Trump joue avec l'idée du chef musclé doublé d'un faiseur de paix. Mais à un moment, ces buts deviennent contradictoires. Deux sondages aux États-Unis révèlent que seule une minorité d'Américains approuvent cette opération au Venezuela. Cela peut fortement déstabiliser la stature politique du président des États-Unis.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin