
Fin de la redevance : les syndicats en ébullition
La grève du 28 juin à l’appel de tous les syndicats de l’audiovisuel public n’était que la première étape d’un long processus de mobilisations à venir pour la... Lire la suite

Charles Alloncle devant la commission.
Avec l'audition de la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, la commission d'enquête parlementaire sur la neutralité de l'audiovisuel public a pris fin mercredi 8 avril, après cinq mois de travaux. Depuis le 25 novembre dernier, son rapporteur Charles Alloncle, député de l'Union des droites pour la République dans l'Hérault, auditionne des personnalités du secteur de l'audiovisuel public, et s’agite en espérant démontrer l'absence de neutralité politique à l'antenne et le coût pour les particuliers de ce service public essentiel. Un pilotage très partisan du parlementaire qui a questionné jusqu’au sein de l’instance, qui semble entrer en résonance avec la volonté du RN et ses alliés de démanteler ce service public qu’ils jugent trop dispendieux et surtout trop à gauche et progressiste.
À l'origine de cette commission, officiellement, il y a une vidéo publiée par le média d'extrême droite L'Incorrect, montrant les journalistes Patrick Cohen et Thomas Legrand en discussion avec des cadres du Parti socialiste. Une vidéo qui avait interrogé le potentiel manque d'impartialité des deux journalistes vis-à-vis de la candidate à la mairie de Paris Rachida Dati. Pour Éléonore Duplay, journaliste SNJ CGT à France Télévisions, cette vidéo « volée et diffusée de manière tronquée, avec des propos sortis de leur contexte » a alimenté une polémique « artificiellement gonflée par les médias de la galaxie Bolloré ». Mais le mal était fait, d'autant plus qu'un rapport de la Cour des comptes, publié en septembre, remettait en question la gestion des finances au sein du groupe.
L'occasion était trop belle pour le groupe Union des droites pour la République (UDR), mené par le député des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti, qui a usé de son droit de tirage annuel pour proposer cette commission. Pour Éléonore Duplay, c’est que le moment était parfait du point de vue de l'extrême droite pour déstabiliser France Télévisions et Radio France, « à un an de l'élection présidentielle et alors que l'audiovisuel public est fragilisé depuis une quinzaine d'années avec une réduction constante de notre budget ».
Alors même que le président de cette commission d'enquête, le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, avait annoncé que cette commission ne devrait pas être « le procès à charge de l’audiovisuel public », c'est pourtant le ressenti qu'en ont eu les syndicats interrogés. Pourtant, elle aurait pu servir de moment d'introspection pour un groupe qui se doit d'évoluer, comme le signale Georges Pinol, délégué syndical du SNJ-CGT France Télévisions, évoquant plusieurs problèmes en interne, qu'il aurait été bon de discuter. Il nous livre ainsi en exemplele partage du gâteau de contrats de productions « avec des maisons de production qui sont privilégiées, ce qui nous choque forcément ».
En plus de cette problématique, s'est posée celle des rémunération. Charles Alloncle est revenu à de multiples reprises sur le salaire annuel moyen des employés de France Télévisions, publié dans le rapport de la Cour des comptes – qui ne s'arrête pas aux fiches de paie mais tient aussi compte des indemnités de départ à la retraite, de licenciements, etc. – jaugé à 71 490 euros. Sur cette question, Georges Pinol estime « qu'il y a à la fois une certaine justesse à questionner ces très hauts salaires » mais aussi une « exagération dans la manière de présenter les choses ». En effet selon les rapporteurs de la Cour, « outre leur niveau élevé, les salaires apparaissent relativement concentrés : 15,5 % des salariés concentrent 28,3 % de la masse salariale, avec un salaire brut annuel supérieur à 80 000 euros ». Le salaire médian est de l'ordre de 53 000 euros brut par an, bien loin des sommes pointées du doigt par Charles Alloncle, donc.
C’est bien le comportement du rapporteur qui nourrit regrets et dépits. Du côté d'Éléonore Duplay, la stratégie du rapporteur était « de marteler des questions auxquelles il avait déjà eu des réponses, mais qui lui permettaient de répéter des choses fausses ». Elle revient sur les accusations répétées d'un manque présumé de pluralisme au sein de l'audiovisuel public en rappelant qu'actuellement « dans le paysage médiatique français, le pluralisme est le plus respecté sur les chaînes de France Télévisions ». Elle balaye l'intérêt de vérification de cette commission à cet égard : « Il y a des rapports de l'ARCOM tous les ans pour le vérifier, les dirigeants de l'audiovisuel public sont interrogés annuellement par les parlementaires, des hommes et des femmes politiques siègent au conseil d'administration… Les organes de contrôle sont déjà présents ».
Autre grief des syndiqués, un manque de temps pris pour entendre les revendications et les situations des salariés dans ce contexte délétère. « On peut noter en tout et pour tout que Charles Alloncle a consacré quatre heures pour interroger les syndicats, relève Éléonore Duplay. Pour interroger la réalité des salariés ça ne fait pas beaucoup alors qu'on a un regard pointu sur les conditions de travail et sur les évolutions des politiques publiques qui ont conduit à cette situation ».
Un choix dans la répartition du temps qui laisse perplexe la syndicaliste alors que deux heures ont été accordées à l'audition de Patrick Sébastien ou de Michel Drucker. Des stars qui « ont participé ou qui participent à l’activité de la France Télévisions, reconnaît Georges Pinol, mais qui ne représentent aucunement la vraie vie des rédactions ». Éléonore Duplay analyse ces auditions de personnalités publiques, comme des vitrines censées « uniquement susciter de l'intérêt, des articles, et qui vont médiatiser cette commission ».
Les deux syndiqués CGT doutent que le rapport de la commission sera adopté un jour. Toutefois, ils constatent que l'objectif de l'extrême droite était tout autre… et qu'il est en partie réussi. « On a beaucoup de collègues qui parlent de retraites anticipées, de reconversion professionnelle dans le cas où les financements pour l'audiovisuel s'arrêteraient avec une arrivée de l'extrême droite au pouvoir en 2027 », admet Éléonore Duplay. La syndicaliste fait ici référence à la comparaison du rapporteur Charles Alloncle entre le budget alloué à l'audiovisuel public et celui pour la préservation du patrimoine. Il sous-entendait, selon la syndicaliste, dans un post Facebook, qu'il fallait sans doute prioriser la rénovation d'« églises rurales, de moulins, de phares » au financement de l'audiovisuel public. « Il y a un impact certain de cette commission et de cette occupation du terrain médiatique pendant quatre mois pour dénigrer l'audiovisuel public. Cela crée un climat de suspicion généralisé ».
Georges Pinol de son côté note que « même si cette commission ne va pas bouleverser l'audiovisuel public, la direction se sent surveillée maintenant. Et du côté du public, les fake news qui ont été rapportées, les approximations et les informations déformées que le rapporteur a rabâchées vont forcément créer un climat de méfiance qui est préjudiciable à un an de la présidentielle. »
Et si les outrances, approximations ou contre-vérités de son rapporteur avait fait écran au travail salutaire qu’une telle commission aurait pu mener ? Pour Georges Pinol, « ces débats sont légitimes en soi. C'est la manière de les porter, la manière de les mener qui ne va pas du tout, et qui nous fait passer très concrètement à côté du sujet ». Il aurait fallu selon lui se concentrer sur des thématiques plus essentielles, comme le manque de débat éditorial au sein de France Télévisions : « La décision sur les sujets que l'on traite et comment on les traite, c'est une vraie problématique actuellement, mais que l'on n'a pas pu vraiment aborder », regrette-t-il. « Ça n’a pas été fait, c’est une occasion ratée », constate-t-il amèrement.