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Reportage

« Je me suis senti attaqué frontalement » : à Saint-Denis, au cœur de la manifestation antiraciste en soutien à Bally Bagayoko

5 avril 2026 | Mise à jour le 5 avril 2026
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« Je me suis senti attaqué frontalement » : à Saint-Denis, au cœur de la manifestation antiraciste en soutien à Bally Bagayoko

La foule près de la mairie de Saint-Denis.

À l'appel du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées devant l'hôtel de ville samedi 4 avril. Il s’agissait pour les manifestants d’apporter leur soutien à l'édile et aux élus issus de l'immigration ayant fait l’objet de saillies racistes sur les plateaux télé. 

« Ceux qui étaient invisibles deviennent visibles ». Ces mots sont ceux du député insoumis Éric Coquerel, à la tribune du rassemblement contre le racisme tenu à Saint-Denis le samedi 4 avril, un événement organisé à l’appel et en soutien du nouveau maire de la ville Bally Bagayoko. La place Victor Hugo – où se situent l'hôtel de ville et la basilique dionysiennes – est pleine à craquer. Il s’agit pour la foule de témoigner sa solidarité envers l'édile attaqué depuis son élection au premier tour des municipales par l'extrême droite et ses relais médiatiques, tout particulièrement la chaîne CNews. Le psychologue Jean Doridot y avait d’abord développé, le 27 mars, un parallèle scabreux autour « d’Homo Sapiens », la «famille des grands singes » et du fonctionnement des « tribus » autour d’un « chef », puis le lendemain, l’auteur Michel Onfray avait osé, sur la même chaîne, comparer l’attitude du nouveau maire à celle d’un « mâle dominant ».

Des propos comme des injures qui ont heurté bien au-delà de l’élu. « En tant que Dionysien, je me suis senti attaqué de manière frontale et si on laisse passer ça, on laisse tout passer », clame Jean-Claude (dont le prénom a été modifié), habitant né et ayant grandi dans la ville-nécropole des rois de France. « Je me suis sentie concernée lorsqu'on entend des « singeries ». On est Français avant tout. On peut être noir, mais on est Français », ajoute pour sa part Hassani Abdoulhamidi, habitante également de Saint-Denis, venue en famille au rassemblement. 

Un large rassemblement

Mais les Dionysiens et les habitants des communes avoisinantes ne sont pas les seuls à s’être déplacés, et ce, en dépit des difficultés de transports en commun rapportées par l'organisation. François-Patrick Doroszlaï est venu de Saint-Gratien, dans le Val-d’Oise, apporter son soutien, dénoncer une « résurgence du racisme », ainsi qu’un « bashing » continu à l'égard de la France insoumise. « Les langues se délient. Les gens n'ont plus honte d'afficher un ostracisme terrible », constate-t-il, avec en parallèle une dé-diabolisation du Rassemblement national (ex-Front national), facilitée par les médias. La discussion roule à nouveau autour de la chaîne CNews, qui, outre Bally Bagayoko, a mis bien d’autres nouveaux élus issus de l'immigration dans son collimateur à l'issue des municipales. « Notre maire, Omar Yaqoob, au soir de l'élection, a donné une interview en ourdou [langue officielle au Pakistan, NDLR] à la télé pakistanaise, pays dont il est originaire. Pendant toute une semaine CNews a fait des caisses et des caisses pour dénoncer ce qu'ils appellent la « communautarisation », dont nous ne sommes pas responsables mais plutôt victimes » se rappelle Amadou Ka, conseiller municipal à Creil, dans l’Oise. 

L’idée de demander la fermeture de CNews est même grandement plébiscitée par les manifestants. « Ce n'est même pas de la liberté d'expression. C'est de la liberté de dégueuler de la haine, du racisme. Donc de dégueuler des délits. CNews ne fait pas de l'information » tance Xavier Mathieu. Néanmoins, l'ancien syndicaliste CGT de l'usine Continental de Clairoix, dans l’Oise, doute de la capacité de l'ARCOM à appliquer une telle mesure, après avoir supprimé une autre chaîne du groupe Bolloré, en l'occurrence C8. « Ils l'ont fait pour ne pas avoir à dégager CNews » estime-t-il. 

Unité à reconstruire à gauche

Reste que cette situation intervient après des élections municipales marquées par des fractures à gauche, notamment entre le Parti socialiste et la France insoumise, les deux principales composantes de l’ex-Nouveau front populaire. Et bien que des militants ou cadres socialistes soient venus répondre présent en soutien au maire de Saint-Denis, une certaine rancœur s'exprime à leur endroit. « C'est leur inconséquence politique qui a fait que nous en sommes là aujourd'hui » fustige l'insoumis Aly Diouara, nouveau maire de La Courneuve, rappelant à la tribune des propos du directeur de cabinet socialiste de l'ancienne majorité municipale PS à Saint-Denis, démis de ses fonctions en 2021 après avoir comparé une assesseure voilée à une « chauve-souris » ; ou encore le débat sur la déchéance de nationalité porté par l’exécutif sous François Hollande. Des souvenirs qui ont soulevé les huées de la part de la foule. 

Pour autant, lors de sa prise de parole, Bally Bagayoko ne ferme pas la porte à une réconciliation entre les forces de gauches, appelant à l'unité dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027. « Unissons-nous, portons une politique de rupture et créons les conditions pour mettre un terme au racisme. Le combat, c'est agir contre l'extrême droite. Le combat, c'est agir contre le capitalisme. […] Votre présence doit vous engager à agir à nos côtés en toutes circonstances, doit vous engager aussi à exprimer un pardon. Parce que c'est dans le pardon qu'on arrive aussi à se reconstruire. Le pardon n'efface pas le passé. Le pardon permet aussi de dire qu'on s'est trompé, qu'on a commis des erreurs et c'est en le disant que l'on permet aussi d'être beaucoup plus nombreux », clame-t-il. 

À voir si le prochain rassemblement, annoncé pour le 3 mai par Bally Bagayoko, peut marquer le retour d'un front antifasciste et antiraciste dont ce rendez-vous du 4 avril à Saint-Denis aurait été le point de départ. 

Jonathan Baudoin