
Maroquinerie : la grève victorieuse des salariées d’Evidence
À Sèvremoine (Maine-et-Loire), les salariées d’Evidence, sous-traitant de LVMH, ont obtenu une augmentation de 60 euros nets mensuels après une grève organisée par la CGT,... Lire la suite

Travailleur handicapé (Photo d'illustration).
Vincent rumine en sortant de l'établissement de réadaptation professionnelle (ESRP) Jean-Pierre Timbaud, ce mardi 31 mars. Ce travailleur handicapé en formation, qui ambitionne de devenir technicien supérieur en systèmes et réseaux, vient d'apprendre que ses vacances d'avril, qui devaient commencer trois semaines plus tard, sont supprimées. Partira-t-il tout de même au Maroc, comme il l'avait prévu, en ratant une partie du programme scolaire, et en s'asseyant sur sa rémunération… ou devra-t-il annuler son voyage et se rendre assidûment au centre de formation sous le ciel gris de la Porte de Montreuil ?
Vincent partage son triste dilemme avec l'ensemble des stagiaires des ESRP d'Île-de-France qui ont signé leur contrat après le 1er janvier 2026. « En février, on s'est rendu compte que le Conseil régional d'Ile-de-France, qui finance l'indemnité des stagiaires en formation, avait modifié le règlement intérieur sans nous en avertir. Désormais, les stagiaires ne sont plus indemnisés quand notre établissement ferme ses portes. Cela revient à leur accorder seulement huit jours de congé indemnisés dans l'année… alors qu'ils avaient droit, jusqu'ici, à deux fois quinze jours de congés payés dans l'année », explique Franck Boissier, formateur et délégué CGT de l'ESRP.
Pour éviter que les stagiaires ne soient privés de cette rémunération, le centre Timbaud a du se résoudre, pour les vacances d'avril, à rester ouvert… un pis-aller qui ne contente personne. « Cette mesure a été prise en catimini, sans prévenir personne. Cette décision de la Région, de faire des économies sur les personnes handicapées pour boucler son budget, est inacceptable. Nos stagiaires, qui ont des reconnaissances RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé , NDLR), ont des profils particulièrement fragiles. Ils n'ont pas d'autre rémunération que les indemnités de la région pour se loger et se nourrir. S'ils arrivent chez nous, c'est qu'il ne peuvent plus travailler », s'insurge Nathalie Gamiochipi, directrice de l'ESRP géré par l'association Ambroise Croizat, qui émane de la CGT.
Faute de mieux, elle a dû se résoudre à maintenir le centre ouvert en avril pour que les stagiaires puissent toucher leur indemnités… ce qui implique qu'ils renoncent à leurs congés. La mesure passe d'autant plus mal qu'elle ne concerne que ceux qui ont signé leur contrat en janvier 2026. Ceux qui l'ont signé avant eux, ne sont pas concernés par les suppressions d'indemnités et/ou de vacances.
« L'indemnisation des stagiaires, pendant les périodes de fermeture de l'établissement, n'est pas un luxe. Cela tient compte de leurs spécificités. Ils ont besoin de périodes de récupération », estime Nathalie Gamiochipi. « J'ai un collègue qui n'a pas pu travailler depuis quatre ans à cause des multiples opérations qu'il a dû subir. Il vient tous les jours au centre de formation, en faisant deux heures de transport, alors qu'il boîte, qu'il a les chevilles en charpie. Et d'un seul coup, on lui dit qu'il doit renoncer à l'argent sur lequel il comptait pour partir en vacances avec sa famille », déplore Lucas, délégué du conseil de vie sociale.
Chez les personnels de l'ESRP Masson-Timbaud, qui accueille 575 personnes sur les 2000 d'Ile-de-France, la colère est d'autant plus grande que c'est la seconde attaque du Conseil Régional à laquelle ils doivent faire face dans l'année. « En août, déjà, la Région nous a fait savoir qu'elle voulait diminuer de 15 % le nombre de stagiaires indemnisés », indique Franck Boissier. « Sauf que l'ARS, qui finance le fonctionnement de notre ESRP, exige, en contrepartie des subventions, un taux de remplissage de 90 %. Aussi, la baisse du nombre de stagiaires indemnisés par la Région aurait mécaniquement entraîné une baisse de notre subvention de l'ARS », poursuit le représentant syndical. Devant la mobilisation, la Région a finalement reculé, et reconduit le budget de 2025, en 2026. « On a fait circulé une pétition, et organisé un rassemblement devant le siège du Conseil Régional. Ils ont eu la trouille et ont prétexté l'erreur d'un directeur général », précise Franck Boissier.
Mais depuis septembre, c'est l'ensemble du champ du handicap qui fait les frais des velléités d'économies de la Région Ile-de-France. Si le handicap ne fait pas partie des compétences de la Région, celle-ci avait mis une politique volontariste en place depuis 2014. Sur laquelle elle revient aujourd'hui. « Nous avons déjà alerté à la rentrée 2025 sur la suppression de deux millions d'euros aux fonds de compensation aux MDPH », rappelle Céline Malaisé, présidente du groupe communiste à la Région. « Valérie Pécresse les a supprimés au nom de la prise en charge du remboursement des fauteuils roulants par la Sécurité sociale. Mais seulement 30 % de ce fonds servait à rembourser des fauteuils, les 70 % restants étaient utilisés, par exemple, pour adapter des les logements des personnes handicapées. C'est une mesure honteuse, d'autant que cette dépense représente une goutte d'eau pour la Région, et profitait à 2000 personnes », poursuit l'élue.
« Il faut ajouter à cela la question du transport des personnes à mobilité réduite. Du ressort d'Île-de-France Mobilité, qui dépend de la Région, il a été confié à Keolis. Le service marche tellement mal, c'est une telle galère, au quotidien, pour les personnes handicapées, il a suscité un tel nombre de plaintes, qu'IDFM a mis en demeure Keolis, et lui a appliqué un « plan de redressement ». Les marchés ont été renouvelés… et c'est à nouveau Keolis qui a gagné, donc la situation perdure. La dégradation des conditions de transports est directement liée au fait que la Région tire les prix vers le bas », indique encore Céline Malaisé.
En butte aux coupes franches de la Région, le petit monde des ESRP ne compte pas se laisser faire. Les délégués des conseil de vie sociale de tous les ESRP d'Île-de-France, tout juste élus se sont réunis et ont adressé 140 courriers aux maires d'Île-de-France qui siègent au Conseil régional. Ils vont désormais s'atteler à l'envoi de courrier aux conseillers régionaux, à Valérie Pécresse elle-même, et aux parlementaires. Ils sont soutenus dans leurs démarches par les personnels de Masson-Timbaud, qui se sont réunis le 26 février dernier.
De leur côté, les directeurs des ESRP se sont aussi réunis. « Nous sommes affiliés à la FAGERH (Fédération des centres de réadaptation pour personnes handicapées, NDLR), qui a envoyé un courrier à la présidente du conseil régional. Nos représentants vont aussi faire part du problème au sein des ministères et à la direction générale de la cohésion sociale. On n’a pas l'intention de céder », affirme Nathalie Gamiochipi. De son côté, l'opposition régionale portera le sujet lors de la prochaine commission permanente. Enfin, les stagiaires devraient tenir prochainement une conférence de presse devant le Conseil régional. Franck Boissier martèle : « Le problème, c'est que les travailleurs handicapés n'ont pas les mêmes droits que les travailleurs tout court. Ils devraient avoir le droit, comme tout le monde, à cinq semaines de congés payés ».