À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
Témoignages

« Des rires et des flonflons » : quand les lecteurs de La Vie ouvrière se souvenaient du Front populaire, 20 ans après

23 février 2026 | Mise à jour le 23 février 2026
Par | Photo(s) : Agence de presse Meurisse via Wikimedia Creative Commons
« Des rires et des flonflons » : quand les lecteurs de La Vie ouvrière se souvenaient du Front populaire, 20 ans après

Des métallos en grès dans la banlieue de Paris en 1936.

En 1956, la Vie Ouvrière se lance dans un projet d'envergure : demander à ses lecteurs de raconter leurs souvenirs de luttes, de manifestations et de premiers congés payés, avec l'avènement du Front populaire. Une mémoire ouvrière encore vive, exhumée toute une année. Nous nous sommes replongés dans les archives du journal. Un article à retrouver dans le numéro 16 de la Vie ouvrière, consacré au Front populaire.

En 1956, la Vie Ouvrière, l'hebdomadaire de la CGT, alors fort de plus de 250000 abonnés, décide de ranimer des souvenirs vieux de vingt ans: ceux du Front populaire. Nombre de ses lecteurs ont en effet connu, et même participé, au mouvement populaire de mai-juin 1936 en tant que travailleurs ou militants, ou en ont gardé des souvenirs d'enfance ou d'adolescence. Durant toute l'année, la rédaction se met en quête de témoignages de représentants de la CGT de l'époque, mais aussi d'ouvrières et d'ouvriers, afin de se remémorer cette période inouïe. « Des souvenirs, il y en a tant et tant qu'il me faudrait poser quinze jours de congés à mon patron pour les raconter », déclare l'un d'entre eux.  

Euphorie populaire

Cette année 1956 est particulière en France. Plus de dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays connaît des heures douloureuses. En pleine guerre d'Algérie, les Français sont divisés, et la CGT appelle à la fin du conflit et à l'ouverture de négociations pour une paix rapide. La montée du poujadisme (du nom du leader populiste Pierre Poujade) aux élections législatives de janvier inquiète, rappelant la situation de 1934, avec les premières grandes manifestations contre le fascisme. La CGT milite pour une troisième semaine de congés et une augmentation des salaires dans un contexte de hausse du coût de la vie. L'anniversaire des victoires de 1936 est l'occasion, pour la Vie Ouvrière, de raviver la flamme. Dès son numéro de janvier, elle en appelle à l'esprit du Front populaire et à « l'union comme en 1936 ». 

Durant plusieurs semaines, le journal donne la parole à différents représentants de la CGT. Parmi eux, Pierre Delon, secrétaire général de la Fédération des employés, est le premier à se confier dans la chronique « 36 c'était ça! ». Il décrit ce qui s'est passé à Renault: « Toute l'usine est en grève, les drapeaux tricolores et rouges apparaissent les uns après les autres et, sur le faîte des murs, des ouvriers qui occupent les ateliers font descendre des cordes pour hisser les paniers de provisions apportés par leurs femmes ou les commerçants du quartier. » Il évoque l'euphorie populaire de la lutte et la grève, qui fait boule de neige et s'étend rapidement. « Le mouvement gagnait tous les magasins et les entreprises comme une traînée de poudre », témoigne-t-il. 

Dans les colonnes du journal, Lucien Jayat, alors membre du bureau confédéral de la CGT, confirme que « les grèves se déroulaient dans une atmosphère chargée d'enthousiasme […]. On était accueilli au milieu des rires qui sonnaient clair, des chants, des flonflons d'accordéon et des danses ». À Bordeaux aussi, les métallurgistes girondins le confirment: dans leurs usines, la lutte était synonyme de joie. « C'était comme partout: une ambiance formidable, surtout! Nous avons occupé la boîte vingt-neuf jours. Le patron a fini par comprendre… » 

Cartes syndicales

Lucien Jayat revient également sur l'élan syndical formidable créé par les événements de 1936: « Après le meeting improvisé dans une usine, au milieu des machines-outils, la foule réclamait, sur l'air des lampions: “Des cartes syndicales… des cartes syndicales…” […] Les trésoreries en étaient démunies et il fallut remettre de toute urgence les presses à imprimer pour plusieurs millions de cartes manquantes. » 

Pour d'autres témoins, 1936 est d'abord l'entrée dans la dignité. « J'avais 16 ans et j'étais aide-riveur, raconte un ouvrier. Je gagnais 1,15 franc de l'heure. Et puis ce fut 1936. Comment dire l'émotion de ma mère lorsque je mis ma paie dans sa main: 650 francs au lieu de 230 francs. » Ce supplément de salaire, cette liberté nouvelle offerte par les congés payés, transforment la vie quotidienne: « J'allais au stade voir un match de football pour 2 francs. Avec les camarades, j'allais ensuite au cinéma. Le soir, après le dîner, j'allais au bal. Ça coûtait environ 1 franc. »  

Espoir de renouveau

« Il y a vingt ans? Mais c'était hier! » titre la Vie Ouvrière dans son numéro spécial du 1er Mai. Aux souvenirs des luttes gagnantes d'hier succèdent des pages consacrées à la réalité du pays en 1956. Jean-Marie Le Pen, futur fondateur du Front national (FN), vient d'être élu à l'Assemblée nationale pour la première fois. Dans un article intitulé « Nos lecteurs se rappellent », on peut lire: « Alors, dites, les gars, puisque ça a été possible en 1936… quelles pourraient être les raisons qui, vingt ans plus tard, si nous le voulons tous, empêcheraient que ça recommence! » 

Marcel Paul, président de la Fédération de l'éclairage, l'affirme: « L'unité est à nouveau en marche. L'union, c'est l'action. Tout va dans le sens du Front populaire, mais les travailleurs doivent d'abord surtout compter sur eux pour le rendre solide et définitivement victorieux. » 

La Vie Ouvrière ne cesse de revenir, au fil de l'année, sur les avancées majeures gagnées par les grèves et le nouveau pouvoir en place depuis 1936. Las, l'histoire ne donnera malheureusement pas raison à cette envie urgente et nécessaire de refaire le Front populaire vingt ans plus tard. L'année se conclut sans mouvement national, mais avec plusieurs victoires sectorielles comme l'adoption de la troisième semaine de congés, et une conviction intacte: la mémoire ouvrière est encore bien vivante. 

Par ses récits, 1936 devient un repère et une référence structurante, un horizon de lutte. L'unité reste le mot d'ordre, le Front populaire, la matrice de l'action syndicale. 

Emil Dromery