La Palestine ne disputera pas la Coupe du monde 2026, conjointement organisée par les États-Unis, le Mexique et le Canada, et qui a débuté jeudi 11 juin. Cependant, le football n'en est pas moins rattrapé, lui aussi, par la question palestinienne. Des tribunes du Mondial qatari aux procédures engagées devant les instances sportives et judiciaires, en passant par la destruction des terrains et la mort de centaines de sportifs, le ballon rond fait partie des espaces où la reconnaissance de la Palestine n'est plus discutée. Deuxième épisode de notre série d'été consacrée à ces moments où le sport est rattrapé par l'histoire et les grands mouvements collectifs.
La Palestine sera-t-elle aussi visible lors de la Coupe du monde 2026 qu’elle l’avait été au Qatar quatre ans plus tôt ? Absente de la compétition cette année comme elle l’avait été en 2022, la sélection palestinienne avait pourtant marqué le Mondial qatari par une présence symbolique omniprésente dans les tribunes. Drapeaux palestiniens, keffiehs et messages de solidarité avaient notamment accompagné le parcours historique du Maroc jusqu’en demi-finale.
Dix mois plus tard, le conflit israélo-palestinien entrait dans une nouvelle phase. Le 7 octobre 2023, l'attaque menée par le Hamas contre Israël faisait près de 1 200 morts et plus de 250 otages. La riposte israélienne – toujours en cours – dans la bande de Gaza a provoqué des destructions d'une ampleur inédite. Selon une étude publiée dans la revue scientifique The Lancet, entre octobre 2023 et janvier 2025, plus de 75 000 Palestiniens sont morts, dont 42 200 femmes, enfants et personnes âgées. Parmi les victimes figuraient également des centaines de sportifs, et notamment des footballeurs palestiniens.
Une vitrine lors du Mondial au Qatar
Pour le journaliste Bassil Mikdadi, fondateur du média Football Palestine, cette visibilité exceptionnelle s’explique d’abord par le contexte régional. « Les drapeaux palestiniens étaient présents dans les tribunes principalement parce que le tournoi se déroulait dans le monde arabe », explique-t-il. Le Qatar, pays organisateur, n’avait par ailleurs nullement fait obstacle à ces manifestations de soutien.
La Coupe du monde 2022 a également joué un grand rôle dans la médiatisation internationale de la question palestinienne. « Elle a permis de sensibiliser à l’injustice subie par la Palestine depuis huit décennies, alors que cette cause ne trouvait pas beaucoup d’écho auprès des publics occidentaux. Le dernier Mondial a offert une occasion de changer cela », estime Bassil Mikdadi. La proximité géographique a enfin facilité la présence de nombreux supporters palestiniens dans les stades.
Le contexte est très différent cette année. Coorganisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique, la compétition phare du ballon rond se déroule loin du Moyen-Orient. Aux États-Unis, principal allié d’Israël et premier fournisseur d’armes de l’État hébreu, la question de la visibilité de la cause palestinienne dans les tribunes peut se poser… « Nous verrons peut-être quelques drapeaux brandis par des groupes de supporters arabes. Cela dit, ils pourraient être bien moins nombreux en raison du coût exorbitant du voyage et du séjour », prévient le journaliste.
Des droits et une reconnaissance complète
L’histoire institutionnelle du football palestinien est bien plus ancienne que celle de l’Autorité palestinienne. Dès 1928, une première Fédération palestinienne est fondée à Jérusalem, sous mandat britannique. Elle est reconnue par la Fifa dès 1929 et participe aux qualifications de la Coupe du monde de 1934. La rupture intervient en 1948. La Fédération palestinienne, où coexistent clubs juifs et arabes mais dont les structures sont dominées par les premiers, devient alors la Fédération de l'État d'Israël.
L’actuelle Fédération de Palestine de football (PFA) ne sera reconnue par la Fifa et par la Confédération asiatique de football qu’en 1998, cinq ans après les accords d’Oslo et la création de l’Autorité palestinienne. Une reconnaissance qui revêt une importance particulière. « Le football est l’un des rares domaines où la Palestine bénéficie de droits et d’une reconnaissance complète, ce qui n’est pas le cas dans d’autres instances internationales », souligne Bassil Mikdadi.
Depuis son intégration à la Fifa, la sélection palestinienne participe systématiquement aux matchs de qualification pour la Coupe du monde et aux compétitions continentales. Lors de la dernière Coupe d’Asie, elle avait atteint les huitièmes de finale, son meilleur résultat historique. Toutefois, l'avenir du football palestinien ne se joue pas seulement sur les terrains internationaux, mais aussi en interne.
Un « état d’anxiété constant »
Derrière les résultats sportifs, c’est désormais la survie même du football palestinien qui est en jeu. Selon les chiffres compilés par la PFA en juillet 2025, au moins 785 sportifs palestiniens ont été tués depuis le 7 octobre 2023, dont 437 footballeurs. La fédération affirme également que 288 installations sportives ont été détruites ou endommagées, dont 21 situées en Cisjordanie occupée. Parmi les victimes figure Suleiman al-Obeid, l’une des figures les plus populaires du football palestinien, auteur de plus d’une centaine de buts au cours de sa carrière, et souvent présenté comme l’un des plus grands talents du football gazaoui.
Malgré la guerre, la sélection nationale continue de se réunir lors de rencontres internationales : le 10 juin 2025, le match nul concédé face à Oman (1-1), disputé à Amman, en Jordanie, a mis fin aux espoirs palestiniens de qualification pour le Mondial 2026. Toutefois, le conflit pèse lourdement sur les joueurs. En 2023, le sélectionneur Makram Daboub a raconté ce que vivent ses joueurs au média Arab News : « Les entraînements se déroulent plutôt bien, malgré l’état psychologique des joueurs lié à la guerre et au climat dangereux qui règne en Palestine ; ils sont inquiets pour leurs familles, leurs amis et leurs proches. » Avant de poursuivre : « La plupart du temps, les joueurs sont à l’hôtel ou dans le bus. Ils suivent l’actualité grâce à leurs téléphones et communiquent avec leurs familles. Ils sont dans un état d’anxiété constant face à la poursuite de l’agression et de la guerre en Palestine. »
Pour Bassil Mikdadi, l’urgence est désormais structurelle. « La destruction de Gaza est particulièrement douloureuse, car ce territoire a toujours été un vivier de talents. Il n’existe aucun moyen réaliste de relancer le championnat tant qu’Israël continue d'empêcher l’entrée des matériaux nécessaires à la reconstruction dans la bande de Gaza. » Le journaliste redoute également les conséquences à moyen terme sur les équipes nationales : « Nous devons trouver un moyen de relancer le championnat en Cisjordanie, sinon nous finirons par manquer de joueurs pour alimenter nos sélections. »
Sur le front judiciaire et politique
Depuis plusieurs années, la Fédération palestinienne de football tente également de disputer le match sur le terrain institutionnel. Lors du congrès de la Fifa, le 30 avril 2026, le président de la PFA, Jibril Rajoub, a refusé de serrer la main du vice-président de la Fédération israélienne de football (IFA), Basim Sheikh Suliman, et de poser à ses côtés pour la photo officielle. Les images ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux. Au-delà du symbole, la fédération palestinienne poursuit également la bataille devant les instances sportives. Elle a récemment saisi le tribunal arbitral du sport après que la Fifa a refusé de sanctionner Israël concernant la participation de clubs affiliés à l’IFA situés dans les colonies de Cisjordanie occupée.
Cette position est soutenue par plusieurs experts mandatés par les Nations unies. Dans un avis rendu en octobre 2024, ceux-ci estimaient qu’au moins huit clubs israéliens évoluaient dans des colonies de Cisjordanie et dénonçaient leur intégration au sein de la fédération israélienne. Selon eux, cette situation contribue à normaliser une présence jugée illégale au regard du droit international. La contestation dépasse désormais le cadre des fédérations. Selon les informations de Politis, plusieurs joueurs palestiniens ont déposé plainte en février 2026 devant la Cour pénale internationale contre les présidents de la Fifa et de l’UEFA pour « complicité de crime de guerre ». Sur le terrain, pourtant, l’urgence est ailleurs : trois ans après l’arrêt des compétitions dans la bande de Gaza, le football palestinien attend toujours de savoir quand il pourra rejouer.