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Sport

Élan collectif (8/11) : Alfred Nakache, le nageur qui défia l'enfer d'Auschwitz

22 juillet 2026 | Mise à jour le 22 juillet 2026
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Élan collectif (8/11) : Alfred Nakache, le nageur qui défia l'enfer d'Auschwitz

Capture d'écran vidéo YouTube

Champion de natation, déporté, rescapé… La vie d'Alfred Nakache traverse le siècle comme une brasse papillon : à contre-courant, avec une force intérieure que même les camps d'extermination n'auront pas réussi à briser. De Constantine aux bassins parisiens, portrait d'un homme dont la résistance dans l'eau fut aussi un acte de survie.

Un enfant qui a peur de l'eau devient champion olympique. Un champion olympique devient un matricule. Un matricule redevient, contre vents et marées, un nageur. L'histoire d'Alfred Nakache tient tout entière dans ce mouvement de résistance : celui d'un corps qui refuse, encore et encore, d'abandonner la surface. Il y a des vies qui se racontent en longueur de bassin. Celle d'Alfred Nakache s'écrit en brasse papillon, obstinée, à contre-courant. Depuis les eaux tièdes de Constantine jusqu'aux cuves glacées d'Auschwitz. Entre les deux : un monde qui voulut le noyer, et un homme qui a toujours refuser de couler.

Alfred Nakache est né un 18 novembre 1915 à Constantine, en Algérie, dans une famille juive modeste de dix enfants. Il grandit dans une ville cosmopolite, façonnée par la colonisation française. Pour Pierre Assouline, auteur du Nageur, biographie d'Alfred Nakache parue chez Gallimard en 2023, cette notoriété dépasse le seul cercle sportif : « Il fait partie, avec Marcel Cerdan, et quelques autres, des héros familiers des Français d'Afrique du Nord. Et donc, je l'ai toujours connu ». Nakache est le cadet d'une fratrie nombreuse, il connaît une enfance marquée par une phobie tenace : il craint l'eau. Sacrée ironie du sort pour celui qui allait devenir l'un des plus grands nageurs de l'histoire française !

Son parcours sportif s'accélère d’ailleurs dès 1931, lorsqu'il remporte la Coupe de Noël de Constantine. En 1933, il s'installe à Paris, se licencie au Racing-club de France et s'inscrit au lycée Janson-de-Sailly. L'ascension est fulgurante. En 1934, il termine deuxième des championnats de France du 100 mètres nage libre derrière Jean Taris, son idole. Deux ans plus tard, lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936, il contribue à la quatrième place du relais 4 x 200 mètres en éliminant l'Allemagne au passage, devant Hitler présent en tribune.

La fin des années 1930 le voit cumuler les titres. En 1937, il épouse Paule Elbaze, nageuse elle aussi et capitaine de l'équipe féminine de natation. En 1939, il réussit l'examen pour devenir professeur d'éducation physique. Le 7 juillet 1941, à Marseille, il bat le record du monde du 200 mètres brasse . Il est alors partout : dans les journaux, dans les bassins, à la une des magazines. Un héros national.

La France de Vichy contre Alfred Nakache

Hélas, le régime de Pétain et ses fidèles, eux, ne voient plus en lui un champion ; ils voient un Juif. En abrogeant le décret Crémieux, ce texte de 1870 qui accordait la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie, le régime de Vichy déchoit Alfred Nakache de sa nationalité. Professeur d’éducation physique, il est renvoyé. Juif, il est exclu de ses fonctions publiques. Alfred et Paule, désormais persona non grata à Paris en zone occupée, s'installent à Toulouse, en zone libre, où il intègre le Toulouse Olympic Étudiants (TOEC). Leur fille Annie naît en août 1941.

C'est là que Nakache vit un paradoxe vertigineux : persécuté par l'État, il continue pourtant de dominer les bassins français. En 1942, il remporte six des huit médailles d'or des championnats de France à Lyon. Mais la presse collaborationniste se déchaîne. En 1942, le journaliste René Petit, dans le journal pétainiste Pays Libre menace explicitement : « Si vous êtes juif, retirez-vous du sport français. » La même photo de Nakache qui avait orné la une de Match en 1938 ressurgit en 1943, recyclée en pamphlet haineux par une presse au service des occupants.

En 1943, les championnats de France doivent se tenir à Paris, une ville qu'Alfred, désormais en zone libre, ne peut rejoindre. La Fédération française de natation exige qu'ils soient délocalisés à Toulouse pour permettre sa participation. Réponse des autorités allemandes : que ce soit à Paris ou à Toulouse, Nakache ne nagera pas. Ses coéquipiers du TOEC décident alors de boycotter les épreuves en solidarité. Une résistance sportive face à la barbarie de l’occupant et ses affidés.

Nakache s'engage aussi dans une résistance plus clandestine. Albert Cohen, dirigeant du réseau baptisé « Armée juive » à Toulouse, confirme après la guerre que le nageur aidait à la préparation physique des recrues du mouvement. Corps et conviction : Nakache ne dissocie jamais les deux. À la fin de 1943, les rafles s'intensifient. Alfred et Paule tentent de fuir en Espagne avec la petite Annie. Alors que le groupe auquel ils se sont attachés s’apprête à franchir la frontière, Annie se met à pleurer. Des sanglots d’enfant qui menacent de révéler la présence des clandestins. Les parents renoncent. Ils rebroussent chemin vers Toulouse. Cette décision leur coûtera tout.

Le convoi 66 : l'enfer en plombé

Le 20 novembre 1943, la Gestapo arrête les Nakache chez eux. Ses trophées, ses médailles, les symboles d'une vie construite dans l'excellence sportive… tout est embarqué en un instant. Ils sont nombreux à penser que c’est Jacques Cartonnet, nageur de haut niveau, rival de Nakache et collaborationniste ayant rejoint la Milice, qui l'a dénoncé.

Retenu à la prison Saint-Michel de Toulouse, puis au camp de Drancy, il passe un dernier mois avec Paule et Annie avant que le convoi 66 ne les emporte. Le 20 janvier 1944, 1300 personnes sont entassées dans des wagons plombés. Trois jours de traversée de l'Europe vers la Pologne. Le 23 janvier 1944, à 16h49, le train arrive à Auschwitz.

La sélection est immédiate. À droite les hommes valides. À gauche les autres, femmes, enfants, vieillards. Paule tient Annie dans ses bras. C'est la dernière image qu'Alfred aura d'elles : deux silhouettes qui montent dans un camion avec des vieillards. Sur les 1300 déportés du convoi 66, 1077 seront exterminés à leur arrivée. Paule et Annie – qui n’avait donc pas trois ans – font partie des victimes immédiates des chambres à gaz. Alfred ne l'apprendra qu'après la guerre, par un simple papier administratif : « Je vous confirme que votre fille Annie a été exterminée dès son arrivée au camp. » Pour Paule, il n'aura jamais de confirmation officielle. Juste le silence.

Nager à Auschwitz : la résistance par le corps

Ce que Nakache va accomplir dans ces camps, Pierre Assouline le résume ainsi : « C'est un être exceptionnel, c'est-à-dire qu'il a une capacité de résistance, au sens propre du terme, qui fait qu'il a trouvé en lui les ressources pour remonter à la surface. »

À son arrivée au camp, un officier SS reconnaît le champion international, l'affecte à l'infirmerie – ce qui lui sauvera sans doute la vie. Alfred y détourne du pain et de la marmelade pour nourrir les malades. Mais les gardiens nazis ont d'autres projets pour ce corps de nageur. Ils jettent leurs poignards de parade au fond d'un bassin de rétention d'eau et ordonnent à Nakache de les récupérer avec les dents. Il s'exécute, remonte avec un couteau dans la bouche et le dépose aux pieds des SS. Une humiliation orchestrée, à laquelle on ne feint de consentir que pour sa survie.

Pourtant, dans ce même bassin, Nakache transforme la torture en acte de résistance. Dès que les gardiens ont le dos tourné, il entraîne quelques camarades pour nager clandestinement dans les cuves à incendie. Il prend sous son aile Noah Klieger, futur journaliste sportif célèbre en Israël, et l'emmène faire des longueurs en cachette. Car pour Nakache, nager n'est pas qu'un exploit physique. C'est une affirmation, un rappel : les Juifs sont encore des hommes, et les hommes nagent.

Sa construction physique exceptionnelle lui permet de résister aux mauvais traitements. Mais c’est sa force intérieure, forgée dans des années d'entrainement intense, qui lui permet de tenir debout quand tout s'effondre autour de lui.

La marche de la mort et le retour des vivants

Le 17 janvier 1944, les SS détruisent les chambres à gaz et rassemblent les 67 000 survivants d'Auschwitz pour les évacuer à pied, en plein hiver, vers l'Allemagne. Destination : Buchenwald, à 700 kilomètres. C'est la « marche de la mort ». Les gardes abattent ceux qui traînent. Les maladies et l'épuisement font le reste. Sur 67 000 déportés, 20 000 seulement survivent. Nakache est de ceux-là. Le camp de Buchenwald est libéré le 11 avril 1945. Dans un carnet, il écrit alors : « Miracle, Miracle ».

De retour à Toulouse le 28 avril 1945, il est méconnaissable. Il a perdu 25 kilos. La ville, le croyant mort, avait déjà donné son nom au bassin d'hiver de la piscine de l'île du Ramier. Il témoigne brièvement : « Je sors de la tombe. Il faut avoir vécu la vie de ces camps pour s'imaginer ce que c'était. De 85 kilos, je suis tombé à 61, et je ne dois la vie qu'à ma volonté d'en sortir, de ne pas manger d'immondices ou de cadavres malgré la faim. »

Mais Nakache ne parle pas des horreurs. Il veut nager. Seulement nager. Pourtant, reprendre la nage n'est pas simple. Son corps a été brisé. Et il porte une autre blessure : « L'une des raisons pour lesquelles il hésitait beaucoup à nager à nouveau, c'était qu'il avait honte de son corps. Il disait : j'ai un corps de petit garçon » explique Pierre Assouline. Malgré cette honte, il s’y remet comme le note Pierre Assouline « Il a recommencé à nager et à s’entrainer comme avant ». 

Remonter à la surface

Il reprend donc l'entraînement, retrouve les bassins, redevient champion de France. Entre 1934 et 1952, il aura remporté 15 titres nationaux, 9 records de France, 3 records d'Europe et un record du monde. En 1950, il épouse Marie. Il est nommé professeur d'EPS à La Réunion, où il crée la section natation de Saint-Paul, qui deviendra l'un des meilleurs clubs de l'île. Pierre Assouline précise : « Il a trouvé cette force intérieure, qu'il avait eu à Auschwitz aussi, pour remonter à la surface, faire front et revenir petit à petit, parce que son corps n'était plus le même. »

Ses amis le décrivent, dans le documentaire Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz, réalisé par Christian Meunier en 2001, marchant comme Charlie Chaplin et riant comme Henri Salvador. Un homme qui avait traversé l'enfer et en était revenu pour continuer de vivre. Il avait même, selon ses proches, aidé un jour une famille allemande en panne sur le bord de la route. « Il avait tout pardonné », souffle l'un d'entre eux dans ce documentaire.

Le 4 août 1983, Alfred Nakache meurt d'une crise cardiaque dans le port de Cerbère, en effectuant son kilomètre quotidien de natation. Il avait 68 ans. Sur sa tombe, au cimetière de Py à Sète, figurent les noms de Paule et Annie, disparues dans la Shoah. En 2019, il est entré au Panthéon de sa discipline. Sa vie entière aura été une brasse contre le courant. Et il nage encore…