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Sport

On ne naît pas sport populaire on le devient : ce que le football doit à Abraham Henri Kleynhoff

10 juin 2026 | Mise à jour le 10 juin 2026
Par | Photo(s) : Jean-Christophe VERHAEGEN / AFP
On ne naît pas sport populaire on le devient : ce que le football doit à Abraham Henri Kleynhoff

Abraham Henri Kleynhoff, l'un des pères du football moderne... et populaire.

Certes, le football est un business planétaire – et la Coupe du monde qui débute ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada le montre assez. Mais il est aussi le sport populaire par excellence. Pourtant, le ballon rond n'a pas toujours été accessible aux ouvriers et classes modestes. Afin qu’il le devienne, il a fallu bien des mues historiques et sociologiques et bien des parcours stimulants. Dans son livre Latéral Gauche – Figures du foot politique, le journaliste Nicolas Kssis-Martov consacre ainsi un chapitre à Abraham Henri Kleynhoff, pionnier dans la naissance d'une pratique ouvrière du football.

Remontons plus d’un siècle avant la Coupe du monde débutant ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada, et même plusieurs décennies avant le premier Mondial en Uruguay en 1930. Nous sommes au tournant des années 1890 et 1900, et le football commence petit à petit à s'installer en France. Qui le pratique alors ? Pas les classes populaires, mais plutôt la bourgeoisie. Les élites en effet donnent le coup d’envoi : à l'instar du baron Pierre de Coubertin, qui façonne le sport dominant que l'on connaît aujourd'hui, de Jules Rimet, fondateur de l’équipe du Red Star mais aussi de la Fédération internationale de football, ou des premiers clubs qui sont bien souvent fondés par des membres de la haute société, parfois venus du Royaume-Uni. 

Pendant cette période, ouvriers et classes populaires restent sur le banc de touche. Ou plutôt loin des terrains. Il faut dire que le socialisme et les mouvements de gauche sont méfiants devant la pratique sportive. Et même goguenards : on considère que le travailleur se dépense bien assez à l’usine, et que lui demander de s’exercer sur la pelouse ou dans la salle aurait quelque chose d’indécent. Léon Jouhaux, dirigeant à l’époque de la CGT, écrivait en 1919 : « À l’ouvrier exténué par sa tâche quotidienne qui rentrait las de son labeur dans un logis déplaisant, il était difficile de demander de parfaire son instruction (…) Quant à lui demander de faire du sport, c’eût été une amère dérision n’est-il pas vrai ? » 

La démocratisation du sport en général, et du football en particulier, va en passer par de multiples transformations sociales et historiques pour en arriver à incarner le sport populaire entre tous. Des personnalités vont aussi se révéler décisives pour sortir le football de l’entre-soi. Dans son ouvrage Latéral Gauche – Figures du foot politique, paru en mai dernier chez Libertalia, Nicolas Kssis-Martov fait notamment le récit de l’une d’elles : Abraham Henri Kleynhoff. C’est lui, en effet, qui va changer les règles du jeu.

Abraham Henri Kleynhoff, le pionnier oublié

C'est sous son impulsion qu’on assiste aux premiers balbutiements du football ouvrier dans les années 1907-1908. Signe de son importance dans le développement du football en France, Nicolas Kssis-Martov fait son portrait dès le premier chapitre de son livre. Fils d'un lapidaire – c'est-à-dire d'un artisan-tailleur de pierres précieuses – et d'une couturière, il est d’abord membre du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). Menée par Jean Allemane, cette formation anticapitaliste – qui se fondra dans la SFIO – soutient le primat de l’action syndicale et vise la grève générale.

Au civil, Abraham Henri Kleynhoff est un grand sportif. Et il est convaincu que les terrains ne doivent pas être laissés à la bourgeoisie. Pour ce faire, il conduit un double combat. Contacté par NVO.fr, Nicolas Kssis-Martov nous explique : « Il y d'abord un combat de conviction au sein du mouvement ouvrier qu'il menait dans l'Humanité en tant que journaliste ». Car l’homme est à l’origine des pages sport du journal de Jean Jaurès, et va les utiliser pour véhiculer ses messages. Le journaliste de So Foot continue : « Il y avait aussi un combat pragmatique comme convaincre les élus de soutenir son initiative et d’aider les classes populaires à pratiquer. Les premiers terrains auxquels ils (les ouvriers) ont accès sont apparus grâce aux mairies socialistes. » Abraham Henri Kleynhoff lutte ainsi sur deux fronts. Il tombera sur un troisième : en 1916, il est tué lors de la bataille de Verdun. 

Toutefois, il ne meurt pas sans postérité. Il laisse en héritage une initiative particulièrement marquante : la mise en place d'une fédération populaire. En 1907, dans les colonnes de l'Humanité, il annonce la création de l'Union sportive du Parti socialiste, future Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Sa mission, qui n’a pas varié jusqu’à ce jour : regrouper et fortifier les institutions et les clubs défendant un sport ouvrier et populaire.

La réussite de l’organisme est immédiate. Au total, en 1914, 41 équipes s’étaient déjà construites autour d'elle. Cette Union sportive va faire éclore de nombreux talents parmi les travailleurs. L’un des exemples les plus éclatants en est Pierre Chayriguès, apprenti électricien, devenu gardien de but dans l'équipe ouvrière de Levallois avant de rejoindre le prestigieux Red Star FC et l'équipe de France de football.

« Les combats initiaux ont perduré. Aujourd'hui, les combats de la FSGT sont l'accès aux infrastructures, le sens de la pratique, la vie associative, etc. », conclut Nicolas Kssis-Martov. Près de 34 000 licenciés, répartis dans 2 300 clubs et 3 460 équipes sont actuellement sous pavillon FSGT. Une conquête sociale des terrains de football, une émancipation par le sport qui en dit long sur le chemin parcouru par les classes populaires. 

Issa Sedraoui Cochet