En 1967, Kathrine Switzer a été, à seulement 20 ans, la première femme à concourir officiellement au marathon de Boston… et à le terminer ! Par la suite, cet exploit lui a fait embrasser une carrière d'activiste afin de permettre aux femmes un égal accès aux compétitions sportives. Septième épisode de notre série d'été consacrée à ces moments où le sport est rattrapé par l'Histoire et les grands mouvements collectifs.
Il est midi, le 19 avril 1967, lorsqu'une foule se lance, déterminée, à l'assaut des 42,195 km du marathon de Boston. Parmi la multitude de joggings, de shorts et de baskets, un dossard se distingue des autres, le 261. Pourtant, sur la fiche d'inscription, rien d'anormal, juste des initiales : K. Switzer – comme Kevin, Karl ou Kylian. Mais derrière ce « K. » se cache en réalité une femme, Kathrine, la première de l’Histoire à participer officiellement à cet événement sportif. « À l'époque, la course n'était pas aussi populaire que maintenant, et il faisait un temps vraiment maussade en avril 1967. Switzer était donc emmitouflée dans son sweat à capuche, ce qui fait qu'elle n'a pas été reconnue comme femme tout de suite », renseigne Pierre Morath, athlète et documentariste suisse.
Une fois la course entamée, entre les foulées et les gorgées d'eau, il faudra moins de dix kilomètres avant que le pot aux roses ne soit révélé. Le car de presse, qui aurait dû partir avant les coureurs, arrive trop tard et remonte le peloton au moment où Kathrine Switzer enlève son pull. « Ils commencent à lui poser des questions et, quand le directeur de la course, Jock Semple, arrive, ils le provoquent en lui disant qu'une femme est présente dans le peloton », poursuit celui qui a réalisé le documentaire Free to run, en 2016, en partie consacré à l'histoire de la marathonienne.
Deux hommes se jettent alors sur elle, dont Jock Semple, qui tente de lui enlever, en vain, son dossard. Qu'à cela ne tienne, la marathonienne persévérera et atteindra la ligne en quatre heures et vingt minutes. Elle sera, dans la foulée, radiée de la Fédération américaine d’athlétisme.
Des savoirs pseudo-scientifiques
À l’époque, les images de l'altercation entre Switzer et Semple font le tour du monde. Pourtant, le même jour, une autre femme a aussi pris part à la course. Bobbi Gibb, artiste et sportive, a déjà participé au marathon de Boston l'année précédente. En 1967, elle le termine en trois heures et vingt-sept minutes, avec près d’une heure d’avance sur Kathrine donc, mais elle le court de manière officieuse, sans dossard. « Elle avait envoyé une lettre aux organisateurs du marathon pour demander à y participer, mais ils lui avaient répondu par la négative, arguant qu'une femme ne pouvait physiologiquement pas courir quarante-deux kilomètres », précise Pierre Morath.
Le documentariste explique qu'à l'époque, la vision de la place des femmes dans le sport se fonde sur des savoirs pseudo-scientifiques : « On disait que les femmes, par nature fragiles et plus faibles que les hommes, risquaient de mourir sur une épreuve d'endurance telle que le marathon. On assurait que leur utérus risquait de tomber, qu’elles ne pourraient plus avoir de poitrine, que leurs attributs féminins allaient disparaître… » Assia Hamdi, journaliste indépendante spécialisée dans le sport, appuie cette analyse : « Le corps de la femme était encore vu dans sa dimension utilitaire, c'est-à-dire reproductive. Pendant longtemps, les seuls sports que les femmes pouvaient pratiquer étaient ceux qui n'étaient pas considérés comme dangereux pour leur santé. Il fallait à tout prix éviter le combat ou l'endurance, par exemple. »
En décalage avec leur époque
L’exploit de Bobbi Gibb, beaucoup moins médiatisé que celui de Kathrine Switzer, relève pour autant de la même démarche, estime Assia Hamdi, qui a pu rencontrer les deux sportives pionnières. « Avant de s'inscrire officiellement au marathon, Kathrine Switzer a épluché tout le règlement et elle n’a rien vu qui interdisait, noir sur blanc, aux femmes de participer, rapporte-t-elle. Pour avoir le soutien de son coach, elle lui a montré les coupures de presse qui parlaient de la présence de Bobbi Gibb l'année précédente. »
Si les deux sportives partagent cette passion pour la course, elles ont aussi en commun d'incarner une nouvelle image de la femme, libre, qui détonne particulièrement à cette période. D'un côté, Bobbi Gibb, « qui a trois doctorats et qui est partie un an avec son van et son chien parcourir les États-Unis », rappelle Pierre Morath. De l'autre, Kathrine Switzer, « élevée dans une famille sportive, avec des parents qui l'ont toujours encouragée à faire des études et à ne pas avoir une vie rangée, détaille Assia Hamdi. C'est vrai que c’était en complet décalage avec son époque, les années 1960, et avec l'image que la société se faisait alors de la place de la femme, cantonnée à la famille… »
À cet égard, Pierre Morath analyse les remous qu'a causés leur participation à cette course : « Les gens ont alors eu peur que la femme quitte son foyer, son rôle de mère et d’épouse, et s'émancipe… » Pour autant, il distingue très clairement les motivations de chacune. « Bobbi Gibb n'était pas une militante, elle le dit elle-même. Elle considérait qu’elle avait le droit de courir comme tout un chacun. Mais elle courait pour elle avant tout, pour les sensations que cela procure, pas pour faire de l’émulation auprès des autres femmes. » Contrairement à Kathrine Switzer, qui en a fait le combat d'une vie.
Coup d’accélérateur
Après ce marathon et son exclusion de la Fédération d'athlétisme, Kathrine Switzer continue de courir, sur piste, certes, mais aussi les plateaux de télévision et les rédactions de presse. « Jusqu'en 1972, elle tente de prêcher la bonne parole, mais elle n'a pas encore d'outils concrets à sa disposition pour faire avancer la pratique du sport par les femmes », constate Pierre Morath. Un problème qui trouve sa solution en 1972, lorsque la marque de produits de beauté Avon la contacte pour organiser l' « Avon International Running Circuit », un ensemble de plus de 400 courses qui ont lieu dans 27 pays et sont exclusivement réservées à un public féminin. « Le circuit Avon a vraiment donné un coup d'accélérateur à la démocratisation de la course à pied chez les femmes. Pour la première fois, elles pouvaient participer sereinement à une course sans crainte d'être mal accueillies par les hommes », raconte le documentariste suisse.
Un héritage qu'elle fait perdurer aujourd'hui avec son association 261 Fearless. « En reprenant le numéro de son premier dossard, Kathrine Switzer a voulu réutiliser son image et son histoire pour les transposer dans le présent, précise Assia Hamdi. Quant au mot “fearless”, qui signifie “sans peur”, cela rappelle simplement qu’il n’y a pas besoin d’être super forte en sport ou en course à pied : il faut juste avoir le premier élan, le premier mouvement… C’est le concept même au cœur de ces groupes de course. » Comme si le plus important pour gagner n'était pas la compétitivité, mais bien la communauté.