Pendant le Front populaire, la CGT a joué un rôle important dans la défense des droits des travailleurs du cinéma. Elle a aussi œuvré à la mémoire de cette période, avec les autres forces du Rassemblement populaire, en filmant la classe ouvrière, en participant à la création de courts-métrages ou en aidant au – financement du célèbre film de Jean Renoir, La Marseillaise.
Des hommes portant parfois canotier ou béret, des femmes « en cheveux » ou arborant de petits chapeaux, des enfants hissés sur les épaules de leur père… Dans ce court film en noir et blanc, ils sont 500 000 hommes et femmes (et pas seulement des hommes, comme l'affirme le commentateur…) à défiler, à Paris, sous le soleil, le 14 juillet 1935, entre la Bastille et la porte de Vincennes, entonnant, le poing levé, l'Internationale ou La Marseillaise.
Au sein du cortège, cette banderole : « Nous faisons le serment solennel de rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la paix humaine ». Au début du document, des images des assises du Rassemblement populaire qui se sont tenues le matin même au vélodrome de Buffalo à Montrouge, dans les Hauts-de-Seine. Les dirigeants communistes, socialistes et radicaux et, également, des représentants des deux CGT (CGT et CGTU) y ont fait le serment de rester unis pour défendre la paix et la démocratie et élaborer un programme commun en vue des élections législatives d'avril 1936.
Début du cinéma militant…
Le premier gouvernement de Front populaire n'est pas encore advenu que, déjà, un cinéma singulier peut lui être relié. « Les grandes manifestations qui scandent la marche vers la victoire du Front populaire sont toutes filmées par ses organisations, relate Tangui Perron, docteur en histoire, qui a dirigé l'ouvrage L'écran rouge. Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo (Éditions de l'Atelier). Ce film retraçant la journée du 14 juillet 1935 est signé du service cinématographique de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) – les socialistes – et de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), d'obédience communiste. On sort de la période de bolchévisation pour une politique de la main tendue, sur des bases antifascistes et unitaires. » Le Front populaire est en marche… « et filme ses propres marches », ajoute Tangui Perron.
En février 1936, le Parti communiste français commande le film La vie est à nous, réalisé collectivement par une équipe de techniciens, d'artistes et d'ouvriers sous la direction du réalisateur Jean Renoir. « C’est la première fois qu'un parti utilise le cinéma à des fins politiques et électorales, en s’adressant à ce très grand cinéaste qu'est Renoir, déjà à l’époque, souligne Danielle Tartakowski, historienne. C'est un tournant dans l’histoire de la propagande électorale, au bon sens du terme. »
Le film est interdit lors de sa sortie et durant tout le Front populaire. Il n'est diffusé que dans les cellules et meetings communistes. Son exploitation commerciale ne commencera qu'à partir de 1969. « Je me souviens de l'avoir vu cette année-là dans un cinéma situé rue Gît-le-Cœur, à Paris, raconte Danielle Tartakowski. Ce film a beau être antérieur à la victoire du Front populaire, en juin 1936, c'était comme de le voir mis en images. C'était sidérant de constater à quel point le film est en prise avec ce qui va advenir, sans pour autant le savoir, évidemment. » La Vie est à nous met en scène trois luttes fictionnelles menées par le Parti communiste français dans des univers professionnels différents. Dans l'une d'elles, des militants communistes s’opposent à la saisie des biens d’un paysan. « Cette question importante du métayage ne sera pas résolue par le Front populaire », glisse l'historienne.
Dans une autre, un groupe de jeunes communistes accueille et nourrit un jeune chômeur affamé et diplômé. « Quant à la première séquence, elle relate une grève dans une usine métallurgique où le problème vient de l'accélération des cadences et de la surexploitation qui en résulte, explique Danielle Tartakowski. Les ouvriers demandent donc la tête du “chrono”. Pas celle du patron… Cette séquence sur la grève ouvrière témoigne bien du climat qui existe dans la France de l'avant-victoire et du lieu qui va être l'épicentre des grèves de 1936, c'est-à-dire les usines de métallurgie, où la CGTU était plus implantée qu'ailleurs. »
… dans un climat délétère
Avant l'avènement du Front populaire, « le chômage et la concurrence dans les professions du cinéma, l'arrivée importante de réfugiés, souvent juifs, chassés par l'hitlérisme et offrant leurs compétences dans le monde du septième art, provoquèrent, malgré eux, de fortes réactions xénophobes et corporatistes », écrit Tangui Perron.
Le Syndicat français des chefs cinéastes français (SCCF) est créé en 1933 – auquel Jean Renoir adhère dans un premier temps –, et la Fédération nationale des syndicats d'artisans français du film l'année suivante. Lors d'une manifestation corporatiste sur les Champs-Élysées, fin mai 1934, on n'hésite pas à réclamer « Le cinéma français aux Français ! ». Mais, face à la crise du régime et à la crise économique, une bascule à gauche des électeurs se fait et c'est aussi le cas dans le milieu du cinéma. Jean Renoir va s'éloigner du SCCF parce que, pense Tangui Perron, « il est versatile, mais l'opinion, traversée de sentiments contradictoires, l'est également. J’ai l’impression qu'à l'époque, la base la moins soumise à la xénophobie et au racisme, c’est la branche CGTU du cinéma, et la branche ouvrière prolétarienne ».
En 1936, la Fédération nationale des syndicats d'artisans français du film adhère à la Fédération du spectacle CGT. « Les artisans du film acceptent alors l'hégémonie de la confédération ouvrière, incarnée chez les ouvriers du cinéma par le SGTIF [Syndicat général des travailleurs de l’industrie du film, NDLR], pourtant encore affilié à la Fédération de la chimie de la CGTU », écrit Tangui Perron. Tout est en place pour permettre aux ouvriers et techniciens de la production cinématographique « jusque-là dispersés, peu syndiqués et habitués à subir les contrecoups d'une production cinématographique en dents de scie, de prendre conscience, pour la première fois, de leur histoire, de leur unité et de leur capacité à peser collectivement sur l'évolution de leurs conditions de travail et de rémunération », raconte Morgan Lefeuvre, docteure en histoire du cinéma.
À la suite de premières grèves éclatant en mai 1936 dans le secteur de l'aviation et de l'automobile, celle des travailleurs des studios débute le 2 juin aux usines de tirage de CTM de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) se répand à la presque totalité des studios en quelques jours. « Cette grève d'occupation est un mouvement exclusivement ouvrier et il ne fait aucun doute que le SGTIF y joue un rôle central, du déclenchement jusqu'aux négociations qui conduisent à la signature de la convention collective et à la reprise du travail », poursuit Morgan Lefeuvre. Le 23 juin 1936, cette convention entérine les accords de Matignon de début juin : « Le droit syndical et la représentation des salariés, les mesures de sécurité et d'hygiène dans les studios, l'établissement d'une grille de salaires et une revalorisation des salaires les plus bas, enfin la réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures [contre les 48 heures précédentes, souvent dépassées dans les faits] et l'instauration de congés payés », poursuit la chercheuse.
De grands noms
Lors du Front populaire, non seulement la CGT s'illustre dans la défense des droits des travailleurs du cinéma, mais également dans la production de trois moyens-métrages syndicaux : Sur les routes d'acier, produit par la Fédération des chemins de fer ; Les Bâtisseurs par la Fédération du bâtiment ; Les Métallos, par celle de la métallurgie. « Ces trois fédérations de la CGT sont dominées par les communistes, mais les films sont fabriqués par toute la gauche du Front populaire »,précise Tangui Perron. « Ce qui est important, c’est la volonté de se présenter comme un collectif dans l’anonymat des individus », ajoute Danielle Tartakowski. Cela participe de l’esprit du Front populaire. »
De grands noms des arts y participent : le réalisateur Jean Epstein, le poète Robert Desnos, l’architecte Le Corbusier, la compositrice Germaine Tailleferre… « On voit que la CGT attire bien au-delà des ouvriers, constate Tangui Perron. Cela aurait été inenvisageable avant la victoire du Front populaire. » Au même moment sort La Marseillaise, le film de Jean Renoir soutenu par le Parti communiste français et en partie financé par une souscription publique de la CGT. Il conte la Révolution française, puis la montée à Paris, en 1792, d'un groupe de Marseillais décidés à faire respecter la volonté du peuple. « Mais ce peuple que l'on nous montre est aussi celui de 1936 », tranche Danielle Tartakowski.
Le succès public n'est pas au rendez-vous. « Le temps politique n'est pas celui du temps cinématographique, relève Tangui Perron. Lorsque les films syndicaux de la CGT et La Marseillaise sont projetés pour la première fois en 1938, le Front populaire est déjà sur le déclin… » Ces quelques années avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale resteront celles de la rencontre du cinéma avec les classes populaires. Celle-ci s'épanouira également dans quelques chefs-d'œuvre grand public tels que Les Bas-Fonds, de Jean Renoir, La Belle équipe, de Julien Duvivier, ou Le Jour se lève, de Marcel Carné. Beaucoup d'entre eux ont en commun un acteur au regard bleu et à la faconde inoubliables. Jean Gabin devient l'acteur le plus populaire de France en incarnant avec authenticité des rôles d'ouvrier, de déserteur ou de chômeur.