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Réforme des retraites

Informer plus pour mobiliser mieux

16 janvier 2020 | Mise à jour le 16 janvier 2020
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Aux journées de grèves et de manifestations se succèdent aussi des soirées d’information pour faire le point et se motiver tous ensemble. Reportage de Nina Faragàs.

Salle comble lundi 13 janvier, au théâtre Antoine Vitez à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) à l’occasion de la soirée d’information sur la mobilisation contre la réforme des retraites et les dernières annonces gouvernementales. 
Sur scène, des syndicalistes représentant les différentes professions en lutte : hospitaliers, territoriaux, professeurs, cheminots, agents RATP… étaient venus exposer la situation de la mobilisation et les nécessaires relais à trouver pour élargir la lutte. 
Dans la salle, des retraités soutenant les actifs, des salariés en grève ou non mais tous sympathisants à ce mouvement inédit.

« Ils osent nous parler de dialogue social »

En guise d’introduction, Benjamin Amar, responsable de l’UD-CGT du Val-de-Marne, a rappelé l’importance d’expliquer les mauvais coups, les annonces tordues et autres fake news gouvernementales. Après plus de 40 jours de grève, cette première phase est, selon le professeur d’histoire-géographie du lycée Gutenberg à Créteil, en passe gagnée. « L’opinion publique a bien compris que le gouvernement met en avant la question des régimes spéciaux mais que la retraite à point allait précariser l’ensemble des salariés. Les exemples suédois ou allemand le démontrent », a lancé Benjamin Amar. 
Quant à l’annonce d'Édouard Philippe, samedi 11 janvier du retrait « provisoire » de l’âge pivot, elle ne trompe personne. « Ce mauvais feuilleton de l’âge pivot puis de son prétendu retrait, tout comme la guéguerre avec Berger ferait presque passer le scénario de Joséphine ange gardien comme le summum du suspens », a ironisé Benjamin Amar avec la verve dont il est coutumier. Avant de redevenir sérieux et de fustiger le comportement désinvolte du gouvernement. « Même pour cette annonce et pour présenter son projet de loi, Philippe Édouard a prévenu la presse et non les syndicats. Et après, ils osent nous parler de dialogue social ». 
Point par point, le syndicaliste CGT a démonté la communication gouvernementale. Et d’abord la somme faramineuse de 1000 euros de pension pour une carrière complète. « C’est en dessous du seuil de pauvreté », s’insurge t-il à la tribune. Quant à savoir la définition d’une carrière complète, « au gouvernement, on est infoutu de nous répondre ».

L’âge pivot toujours tapi dans la réforme

Au-delà des effets d’annonce, les obsessions des libéraux au pouvoir demeurent. « Derrière le point, il y a quand même une condition de durée de cotisation avant de pouvoir partir à la retraite : 513 mois, soit 43 ans. Et cette condition de durée sera évolutive, comme l’âge d’équilibre ». Évolutive ? C’est-à-dire pouvant bouger en fonction de l’espérance de vie, « un truc de fou », résume Benjamin Amar. Est-ce une coïncidence si depuis peu, les reportages et enquêtes sur l’allongement de la durée de la vie se multiplient à la télé et dans les journaux ?
Autres pièges que la CGT ne cesse de dénoncer et de décrypter : l’interruption de carrière par la maladie, le chômage, ne sera plus sanctionner comme c’était prévu. « Et on veut nous faire passer ça pour de l’écoute, du progrès ! Mais, c’est déjà le cas dans le système actuel. Par contre, pour la maternité, le gouvernement a réaliser que huit trimestres pour le privé et seulement deux pour le public, ce n’est pas la même chose. Selon leur logique c’est injuste et donc… on supprime tout, voilà la conception LREM de la justice sociale ». 
Pas de quoi crier victoire donc, contrairement à ce que peuvent en dire les secrétaires généraux des partenaires sociaux que sont la CFDT et l’Unsa. « Même les 1 000 euros dont on nous rebat les oreilles sont un leurre. Pas une fois dans le projet de loi, il n’est écrit 1 000 euros. On parle d’un pourcentage du SMIC, fixé par décret ». Il faudrait alors croire sur parole les ministres qui paradent à la télévision. Et ce alors que ce même gouvernement est sourd à la colère populaire du pays qui s’exprime depuis plus d’un an et qui n’apporte comme réponse que la répression la plus farouche.

Malaise à l’hôpital… et ailleurs

A tour de rôle, les intervenants ont expliqué les spécificités de leur mobilisation. Clément, jeune agent territorial et bibliothécaire à Ivry, bien conscient qu’il ne bloquait pas l’économie en faisant grève a expliqué cependant tout l’intérêt qu’il y a à cesser le travail : « Ça libère du temps pour rencontrer et soutenir d’autres actions, pour se politiser au sens noble du terme ». Et tant pis si ça tape dans le porte-monnaie. « Je n’ai pas les moyens de faire grève mais j’ai encore moins les moyens d’être pauvre quand je serai retraité », a t-il conclu sous les applaudissements. 
Venus a deux les représentants de l’hôpital ont tenu un discours très pessimiste sur l’avenir des personnels du service public hospitalier si une telle réforme venait à passer. « Avec la fin de la pénibilité, il nous faudrait travailler sept ans de plus, c’est inimaginable », explique Yann un praticien hospitalier. 
De fait, aujourd’hui 30 % des ASH (agent des services hospitaliers) et 20 % des infirmières qui partent à la retraite à 57 ans sont déjà en reconnaissance d’invalidité. Yann, lui, est kiné. Il a calculé un manque à gagner d’environ 300 euros avec le projet de réforme. « C’est toute la société qui va être précarisée », prévient-il. Il est d’ailleurs symptomatique de voir défiler dans le même rejet des avocats, des fonctionnaires, des profs, des hospitaliers… « La justice, la santé, l’éducation les services publics… C’est ce qui fait le ciment de notre société qui est touchée. Moi, je ne veux pas en tant que kiné aujourd’hui, et peut être patient demain être soigné, rééduqué par des personnes de 62 ans et plus qui ne pourront pas me manipuler sans se faire mal eux-mêmes ».
Même sentiment de tromperie du côté des profs. Pas d’augmentation de salaires mais des « primes ». Et encore conditionnées à des conditions de mérite ou de mobilité.

L’éternelle question du « tous ensemble »

Cette grève tenue à bout de bras par les cheminots et les agents de la RATP peut-elle continuer ainsi ou doit-elle trouver de nouveaux poids d’appui, dans une sorte de rotation des professions ? Brenda cheminote à la gare de l’Est dit que ses camarades sont toujours motivés, pas prêts à lâcher le morceau et se sent « poussée par la base ». A ses côtés, son collègue de la RATP est plus dubitatif. Il exhorte les autres professions à se mettre en grève. « On est au 40e jour de grève mes camarades. Si la totalité des travailleurs s’était mis en carafe pendant 40 jours on en serait pas là », lance t-il avec véhémence. « On est dans un changement sociétal. On se fait gazer, matraquer devant les dépôts de bus tous les matins. Hier un type a même tiré au fusil sur un gréviste. Quand est-ce que les gens vont se mettre dans la rue, tous ensemble ? » Une question qui reviendra souvent dans les temps de débat avec la salle. 
Tous encore diront qu’ils se sentent usés, rincés, incapables d’exercer leur métier jusqu’à 64 ans. Qu’ils veulent vivre à la retraite dans la dignité et non dans la misère. Après plusieurs heures de débats, gonflés à bloc, les participants ont pris connaissance des nouvelles actions de blocage en préparation en se promettant – pour les plus matutinaux – d’en être. Les autres pouvaient toujours croquer dans un « sandwich solidaire » ou déguster une « soupe du gréviste » vendus au bar du théâtre au profit de la caisse de grève et en guise de soutien à ce mouvement inédit par sa durée, son ampleur, sa diversité et son ingéniosité.