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CULTURE

La lutte des intermittents

4 avril 2014 | Mise à jour le 4 mai 2017
Par
La lutte des intermittents

Dans Les intermittents du spectacle. Enjeux d'un siècle de luttes », Mathieu Grégoire, maître de conférences en sociologie à l'université de Picardie Jules-Verne, affirme que le régime d'indemnisation chômage des intermittents du spectacle n'est pas un privilège. Le sauvegarder et l'améliorer participe au contraire du combat pour la protection sociale.

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Chronique

 

1902
Création de la Fédération des musiciens.

 

1909
Naissance de la Fédération générale du spectacle.

28  septembre 1919
Première grève parisienne des artistes du spectacle vivant.

1936
Tous les syndicats adhèrent à la Fédération du spectacle.

1939
Naissance de la caisse des congés spectacle.

1946
Combat contre les accords Blum-Byrnes (défense du cinéma français).

1976
Grève de l'Opéra de Paris et grande manifestation des intermittents.

Juin 2003
Grève générale des professionnels du spectacle.

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 Née en même temps que la pratique de l'activité artistique, l'intermittence ne saurait être datée : elle remonte à la nuit des temps ! Dans son ouvrage Les intermittents du spectacle, un siècle de luttes, le sociologue Mathieu Grégoire en retrace l'histoire mouvementée. La pratique professionnelle des artistes et techniciens du spectacle a évolué en même temps que l'exigence de protection sociale générale.

Trois grèves emblématiques

Trois luttes significatives Pour délimiter son analyse historique, Mathieu Grégoire prend pour points de repère trois journées de grève qui ont marqué la période contemporaine.

Le 28 septembre 1919, la plupart des salles de spectacle parisiennes demeurent portes closes, faute d'artistes. La fédération du Spectacle CGT d'alors entend imposer l'interdiction d'embauche d'artistes non syndiqués. Cette première grève a pour but d'empêcher l'entrée dans la profession d'artistes qui accepteraient des conditions de travail et de rémunération indignes et donc de peser sur leurs employeurs potentiels. Une vision corporatiste qui durera jusqu'au Front populaire, dans un marché non encore encadré par le droit du travail. Lorsque ce droit commencera à se mettre en place avec les débuts de la protection sociale, les artistes seront assujettis aux mêmes cotisations sociales que les autres travailleurs tout en étant de fait très souvent exclus du bénéfice de ces assurances. Car si leurs revenus journaliers sont très supérieurs à la moyenne, le nombre de jours rémunérés du fait de leurs contrats intermittents est, lui, très inférieur à la moyenne.

Le 8 avril 1976, l'Opéra de Paris est en grève et des milliers d'artistes, techniciens et cadres du spectacle manifestent à l'appel de la même fédération CGT pour rappeler la précarité de leurs métiers, la fermeture de lieux de spectacle et le chômage qui règne dans leurs professions.

Le 26 juin 2003, le Medef est assiégé : la dernière séance de négociations sur les annexes VIII (1) et X (2) de la convention Unedic relative à l'indemnisation chômage a abouti à revoir à la baisse les droits des professions du spectacle, la CFDT ayant signé l'accord avec le patronat. Le secrétaire général de la fédération CGT du Spectacle, Jean Voirin, appelle à la grève générale reconductible. Le mouvement s'étend à toute la France et voit aussi la naissance de coordinations locales dont la Coordination des intermittents et précaires d'Île-de-France (CIP-IDF).

Ces trois dates, souligne le sociologue, montrent que les luttes des artistes du spectacle depuis 1919 sont marquées par trois constantes : la prégnance de la question de l'emploi ; le fait que les luttes pour améliorer la condition sociale des artistes se heurtent toujours à la même réponse, « la précarité ne serait que le revers de la liberté ». Et le combat continue tout au long du XXe siècle pour « imaginer, pratiquer et théoriser des voies et des moyens d'échapper collectivement à la fois aux contraintes d'une exposition aux aléas du marché et à celles de la sujétion à un employeur ». Comme le résume l'enseignant-chercheur, la même question se pose toujours et encore : « Comment s'assurer collectivement une condition matérielle et morale digne malgré l'intermittence des engagements ? »

Pendant plus que quatre décennies (1936-1979), la solution sera recherchée par le biais de l'emploi. En 1936, tous les syndicats s'affilient à la fédération CGT du Spectacle, une unité qui durera jusqu'en 1970. Depuis 1945 et la naissance de la Sécurité sociale, l'emploi en est un support essentiel par le biais des cotisations. Et l'intermittence, un véritable handicap. « L'emploi comme mot d'ordre se décline ainsi en trois grands objectifs : un encadrement normatif de la relation de travail, un plein-emploi de tous et de chacun, une volonté de faire correspondre strictement le travail et l'emploi. »

 

La reconnaissance du statut de salarié

Dès 1945, les salariés du spectacle bénéficient du régime général de la Sécurité sociale et des protections sociales pour la maladie, la retraite et les allocations familiales. Les retraites complémentaires s'organisent et adhéreront à l'Arrco en 1971. « C'est d'abord par le droit de la Sécurité sociale que s'opère la reconnaissance du statut de salarié de tous les artistes du spectacle », précise Mathieu Grégoire. Parmi les pistes explorées pendant cette période, l'élargissement des possibilités d'emploi est, avec les conditions de travail, une préoccupation syndicale et professionnelle constante.

La défense de la production est donc un mot d'ordre récurrent qui passe aussi par la prospérité des employeurs et la pérennité des lieux de spectacle. Cette époque sera aussi celle des débuts d'une politique culturelle de l'État, avec la création de nombre de structures, la politique de décentralisation, les subventions, etc. Mais la question qui demeure toujours cruciale est celle de la reconnaissance de tout le travail dans l'emploi, « c'est-à-dire l'exigence que tout le travail soit reconnu comme relevant de l'emploi ». Temps de production, de préparation, d'écriture, de rencontres, de formation, de répétition, tout ce travail invisible pour le public mais indispensable à la création…

 

Du travail plutôt que des allocations

Le sociologue insiste aussi sur le fait que l'indemnisation chômage des intermittents relevant des annexes VIII et X est toujours considérée comme un pis-aller et que les artistes du spectacle aspirent avant tout à être « salariés et pas assistés ».

La crise de l'Unedic provoquée par le CNPF (alors que les employeurs du spectacle n'y sont pas adhérents), qui remet en cause la convention de 1979, déclenche la mobilisation des intermittents du spectacle entre 1982 et 1984. Elle va mener, en janvier 1984, à un résultat que le CNPF n'avait pas envisagé (et qu'il n'a cessé de dénoncer depuis) : intégrer les intermittents au régime de solidarité interprofessionnel. Dans le même temps, l'État s'en tire à bon compte car « son implication s'avère minime dans le régime de solidarité ».

Depuis lors, le CNPF puis le Medef tenteront toujours la même manœuvre : sortir ces annexes VIII et X partiellement ou totalement du régime général d'indemnisation chômage. Mathieu Grégoire précise que « La position du CNPF n'a jamais été de supprimer purement et simplement les annexes VIII et X, mais de faire assumer par un tiers, l'État ou les employeurs du secteur, le poids de cette indemnisation spécifique (3). » Il est certes beaucoup plus aisé de s'attaquer à des travailleurs du spectacle, boucs émissaires rêvés, désignés comme « privilégiés » – une contre-vérité que démonte aisément l'ouvrage de Mathieu Grégoire – que de lutter contre la précarité et le chômage qui pèsent lourdement sur la protection sociale…

 

(1) Ouvriers et techniciens de l'édition d'enregistrement sonore, de la production cinématographique et audiovisuelle, de la radio, de la diffusion et du spectacle, mise en place en 1964.

(2) Professionnels intermittents du cinéma, de l'audiovisuel, de la diffusion et du spectacle, ordonnance de 1967.

(3) Qui demeure modeste : les intermittents ne coûtent pas plus cher que les autres chômeurs : en 2013, 3,7 % des effectifs indemnisés représentent 4 % des dépenses.

 

Les intermittents du spectacle. Enjeux d'un siècle de luttes, de Mathieu Grégoire, éditions La Dispute, coll. Travail et salariat, 183 p., 14 €.