Elles sont l'un des symboles du droit des ouvriers aux loisirs et à l'insouciance après une semaine de labeur. Tombés en désuétude après-guerre, ces lieux de détente et de convivialité voient aujourd'hui leurs codes repris par les tiers-lieux.
Guirlandes de loupiotes colorées, grandes tablées, limonade à volonté, pistes de danse, chansons, jeux de boules, le tout dans un décor champêtre, si possible, au bord de l'eau… Les « tiers-lieux » n'ont rien inventé et tout repris – sauf l'appellation – aux guinguettes devenues ringardes. Ce décor réactive les souvenirs d'une période de liesse de salariés heureux d'avoir, grâce à leurs mobilisations pendant le Front populaire, acquis le droit de prendre du bon temps.
« La providence des ivrognes »
Les guinguettes existaient bien avant la période du Front populaire. « On ne sait pas si le mot guinguette est un dérivé du mot « guinguer », qui voulait dire danser, ou s'il vient du mot « guinguet », qui désignait le petit vin aigrelet cultivé sur les coteaux de la région consommé dans ces établissements », indique Kali Argyriadis, auteure, avec Sara Le Menestrel, de Vivre la guinguette (PUF, 2003). Le mot apparaît vers 1640, et désigne les débits de boissons situés à l'extérieur du mur des Fermiers généraux, et donc exemptés de l'octroi, impôt indirect sur l'entrée des marchandises dans Paris. On vient donc s'enivrer à des prix modiques sur les buttes de Belleville, Montmartre (actuellement à Paris), Suresnes et Nogent-sur-Marne, désormais en banlieue.
Les guinguettes connaissent un tel succès que les tenanciers deviennent de petites notoriétés : la rue Ramponeau, qui existe aujourd'hui encore dans le quartier de Belleville, tient son nom du « roi des cabaretiers », Jean Ramponneau, qui tenait un établissement à la Courtille, zone de maraîchage située à l'extérieur de l'enceinte des Fermiers généraux. À partir de 1824, « La descente de la Courtille », parade déguisée partant de la barrière de Belleville pour descendre vers le centre de Paris, le mercredi des Cendres, devient même le point d'orgue du Carnaval à Paris. Dans les journaux, les guinguettes sont regardées avec l'œil du patron qui soupçonne son ouvrier de vouloir fêter la « Saint-Lundi ». Ainsi, La Gazette de France qualifie-t-elle l'établissement « La Mère Radis », situé à la Villette, de « nouvelle Providence des ivrognes ». En 1815, une ordonnance du préfet de Paris institue un couvre-feu à dix heures du soir. En 1859, les limites de Paris s'étendent, intégrant des territoires limitrophes où l'octroi est désormais exigé, mettant un terme à leur premier âge d'or.
Le rôle de premier plan que vont tenir les guinguettes dans les évènements de l'été 1936 les lavent de cette réputation canaille. L'image de l'ouvrier alcoolique et dépravé est à ce moment remplacée par celle d'un ouvrier qui a honnêtement et justement gagné le droit au repos, et le rapport de force imposé par les grèves du Front populaire n'est certainement pas pour rien dans ce changement de regard. La loi sur les congés payés annuels est promulguée le 20 juin 1936. Mais le billet de train « billet populaire de congés payés » institué dès août 1936 par Léo Lagrange, sous-secrétaire d'État aux Loisirs et aux Sports, ne bénéficie cette année-là qu'à 620 000 personnes, contre 1,7 million l'année suivante. Les premiers congés payés se déroulent dans un périmètre accessible en vélo autour des grandes villes. Là, les ouvriers logent chez l'habitant, on campe, on pêche, on se promène au bord des rivières, loin de l'air des villes vicié par les usines. « à cette époque, les guinguettes sont le lieu de divertissement des ouvriers par excellence. Ils s'y rendaient déjà pour peu que deux jours chômés s'enchaînent. L'industrialisation des rives de la Seine, à l'ouest, les pousse plutôt à l'est, sur les bords de la Marne », détaille Kaly Argyriadis.
Clarinette auvergnate et accordéon italien
Les vacanciers déjeunent au bord de la rivière, puis dansent tout l'après-midi à la guinguette. « La musette est à l'origine une danse du XVIIIe siècle en même temps qu'un instrument à vent d'origine auvergnate. Avec l'immigration italienne, on lui adjoint l'accordéon, puis, après la Première Guerre mondiale, les instruments du jazz, comme la batterie », raconte l'anthropologue. À la java et à la polka viennent bientôt s'ajouter le tango, la rumba et le foxtrot. « Chaque danse est payante. On entend parfois, dans les chansons de Fréhel, dire « Passez la monnaie ». L'orchestre s'interrompait au milieu des morceaux et chaque couple devait verser un jeton préalablement acheté dans le « chapeau » pour financer l'orchestre », poursuit-elle.
Les chansons jouées par l'orchestre sont souvent des adaptations de tubes étrangers, dont les paroles sont transposées en français. Mais les hits français de l'été 1936 mettent la guinguette à l'honneur, avec C'est la guinguette, de la chanteuse Damia, ou Aimez-vous les moules marinière, chantée par Marthe Ferrare.
La Belle équipe
Le film La Belle équipe réalisé par Julien Duvivier pendant l'été 1936 et sa chanson Quand on s'promène au bord de l'eau impriment pour toujours le rôle joué par la guinguette dans la fête de la victoire populaire. « Du lundi jusqu´au sam´di/ Pour gagner des radis/, Quand on a fait sans entrain/, Son boulot quotidien/, […] Et trimballé sa vie d´chien/, Le dimanch´ viv´ment/, On file à Nogent/, Alors brusquement, Tout paraît charmant ! » … Cinq ouvriers au chômage, dont un réfugié espagnol menacé d'expulsion, gagnent 100 000 francs à la loterie, et décident, plutôt que de se répartir le gain, de monter ensemble une guinguette baptisée « Chez nous ». « Les guinguettes continuent à connaître le succès après-guerre, mais tombent en désuétude pendant les Trente Glorieuses. Les vacances se prennent plus loin, la télévision maintient les gens chez eux, on leur préfère le dancing, puis les discothèques », dépeint Kaly Argyriadis.
« Dans les années 1990, à la faveur d'un retour en grâce des danses de couple, des trentenaires viennent apprendre les danses auprès des retraités qui continuent à fréquenter les guinguettes », poursuit l'anthropologue. Dans les années 2010, les tiers lieux qui remplacent les friches se réapproprient les codes des guinguettes… mais sont plus fréquentés aujourd'hui par les classes sociales petites-bourgeoises et intellectuelles, que par le prolétariat de 2025.
Elsa Sabado