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L'Europe revoit à la baisse ses objectifs de réduction des émissions carbone : « C'est la victoire des gros pollueurs »

20 juillet 2026 | Mise à jour le 20 juillet 2026
Par | Photo(s) : CC
L'Europe revoit à la baisse ses objectifs de réduction des émissions carbone : « C'est la victoire des gros pollueurs  »

Le siège de la Commission européenne, à Bruxelles.

Vendredi 17 juillet, la Commission européenne a annoncé assouplir certains objectifs du marché carbone. Pour Raphaël Tillie, syndicaliste CGT dans l’Indre et représentant de la centrale à la COP30, ce recul des ambitions climatiques intervient au pire moment, alors que les épisodes caniculaires se multiplient en Europe.

Qui a peur du grand géant vert ? Ce vendredi 17 juillet, la Commission européenne a annoncé ses propositions de révision de plusieurs objectifs prévus dans le Pacte vert de 2019, notamment concernant les émissions de CO2. Les systèmes d'échange de quotas d'émissions (Seqe), en place depuis 2005, imposent aux entreprises les plus émettrices en Europe d’acheter des « quotas d’émission » pour compenser leur impact, dont les recettes doivent servir à financer la décarbonation. Ces quotas étaient censés progressivement diminuer pour disparaître à l’horizon 2034. C’est cet objectif sur lequel Bruxelles est revenu, en proposant de ré-échelonner cette diminution, repoussant la disparition de ces quotas à 2040. En échange de quoi, les États membres devraient réinvestir 50 % des recettes du Seqe dans la décarbonation, contre moins de 5 % aujourd’hui. Raphaël Tillie, syndicaliste à la CGT dans l'Indre et représentant de la centrale lors de la COP 30, nous livre son analyse de ce revers écologique, alors que les épisodes caniculaires s’enchaînent en Europe.

Comment percevez-vous les propositions de la Commission européenne ?

Cela va faciliter l’essor des gros pollueurs, en parallèle les petites et moyennes entreprises ne sont pas assez aidées alors qu’elles représentent beaucoup d'emplois qui ne sont pas délocalisables. On recule sur des échéances sur lesquelles on avait un premier objectif à 2030. Maintenant, on commence à parler de 2040, ça n’est pas bon signe. On retarde les échéances, surtout au niveau de la transformation de l'emploi et des industriels sur cette problématique. Ça a déjà commencé en décembre dernier, où la Commission a revu à la baisse ses objectifs en matière d'élimination des véhicules polluants. Au moment où on aurait eu besoin d’une marche en avant justement pour sauvegarder l'emploi, la souveraineté et la planète, on a un recul. Et là, le marché carbone, qui était un peu faible et qui était en voie d’évolution par rapport au pacte vert européen va sérieusement ralentir.

Ces reculs, qui en est responsable ? La droite, l’extrême droite, les lobbies ou les trois ?

Les trois. Avec à la pointe, les intérêts des lobbies des gros pollueurs. Ils ont pris du retard sur le Green Deal. Dès 2019, quand il a commencé à être discuté puis mis en place en 2021, il y avait une trajectoire nette avec des objectifs clairs. Mais les industriels ne l’entendent pas de cette oreille. Au bout de 5 ans, il n’y a toujours rien d’effectif en termes de technosolutionnisme. On sait que ça ne marche pas ou que ça n’atteint pas du tout les objectifs qu’on nous avait vendus au départ.

Et on se rend compte que dans le Green Deal, la captation carbone misait énormément sur les espaces naturels, la biodiversité, la sauvegarde des forêts ou d’espaces comme ceux-là. Cette année, au contraire, les très fortes températures font que la captation naturelle du carbone au niveau européen est en train de s’inverser. Avec les incendies, on a une augmentation du carbone dans l’atmosphère alors qu’on était censé avoir un recul.

Dans les plans annoncés vendredi, il y a aussi le projet que l’argent perçu des quotas d’émissions serve davantage à financer la décarbonation. Est-ce que ça pourrait changer la donne ?

Sur le papier, on ne peut qu'être d’accord. Si en plus on regarde ça par rapport à l'emploi créé par la décarbonation, on peut vraiment le soutenir. Mais ces aides-là actuellement ne compensent pas les efforts nécessaires. Si on regarde par exemple les transports qui représentent une grande partie de cette problématique au niveau européen, on continue de reposer sur le tout-camion et on ne donne pas réellement des aides aux entreprises qui sont les moins carbonées telles que celles du transport fluvial, du transport ferroviaire.

Dans ce qu’on appelle notamment « le dernier kilomètre » [dernière étape de la livraison d'un produit, ndlr] on continue d’utiliser des véhicules beaucoup trop grands. Certes, on a optimisé depuis cinq ans le transport de marchandises. Il s’est amélioré. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu d’effort fait à ce niveau-là. Mais on sait aujourd’hui que le transport en général, la mobilité, qu’elle soit des hommes ou des marchandises, doit être repensée pour être beaucoup moins décarbonée. Pour l’instant, cette réflexion-là, elle n’apparaît pas, parce qu’on a quand même des entreprises de très grande taille qui freinent pour garder leurs bénéfices.

Est-ce que la Commission européenne pourrait vraiment être capable d’adopter une politique ambitieuse ou est-elle condamnée à devoir toujours composer avec des lobbys et des partis politiques intéressés, auquel cas, il serait préférable de penser ces politiques climatiques plus localement ?

Il y a deux points. Je suis d’accord sur le fait qu’il faut repenser les initiatives plus localement. Si la région a une structure territoriale homogène, des projets de décarbonation peuvent être repensés localement et régionalement.

Le deuxième point, c'est ce que l'on appelle les démarches citoyennes. Aujourd’hui, si on a un Pacte vert comme celui-là, quelle que soit sa qualité, sa mise en place, ses défauts, c’est quand même parce que les citoyens ont poussé l’Europe à agir. Donc on sait qu’il est possible de faire quelque chose en tant que citoyen avec le support d’associations, d’ONG, de syndicats ou de partis politiques. On doit avoir une interrogation sur le poids des citoyens en dehors de Bruxelles ou de Strasbourg pour faire bouger les lignes. Les événements caniculaires qui viennent d’arriver et qui vont se reproduire de plus en plus montrent bien qu'on ne peut pas rester que sur de la théorie. Il faut absolument de la mise en pratique. Que ce soit les travailleurs ou les industriels, ils ont besoin d’avoir des perspectives beaucoup plus longues qu’un mandat politique. Nous devons regarder l'enjeu climatique à des échéances de 10, 15, 20 ans, voire 100 ans, parce que des questions de survie vont se poser sur certains territoires.