L'intervention militaire américaine au Venezuela, marquée par la capture de Nicolás Maduro le 3 janvier dernier, dépasse le simple cadre d’une opération de changement de régime et soulève des interrogations fondamentales qui bouleversent l'équilibre mondial. Entretien avec Philip Golub, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l'Université américaine de Paris, auteur de plusieurs ouvrages, dont Une autre histoire de la puissance américaine (Éditions du Seuil, 2011).
La semaine dernière, le monde entier assistait presque en temps réel à l'enlèvement par l'administration américaine de Nicolás Maduro, le président vénézuélien alors en exercice, officiellement pour narcotrafic. Comment qualifiez-vous cette séquence ?
Ce n'est pas la première intrusion coercitive des États-Unis en Amérique latine. Ils ont mené, par exemple, une guerre de conquête contre le Mexique entre 1846 et 1848 qui a conduit à une expansion territoriale significative, la Californie, l'Arizona et le Nouveau-Mexique devenant des territoires états-uniens. Ces interventions systématiques se sont intensifiées à la fin du XIXe siècle en Amérique centrale et dans les Caraïbes, avec une série de conflits diplomatico-militaires autour du Venezuela en 1895.
Les États-Unis ont alors procédé à une série d'interventions militarisées dans toute la région, non pas sous la doctrine « Monroe » de 1823, mais sous le « corollaire Theodore Roosevelt », qui ouvrit la voie à l'interventionnisme systématique et fut poursuivi par Woodrow Wilson au début du XXe siècle. Sans parler des interventions durant la Guerre froide.
L'interventionnisme américain n'est pas nouveau. Mais ce qui frappe aujourd'hui, c'est qu’il ne porte plus de masque. Le discours justifiant l'intervention au Venezuela n’est plus celui, traditionnel, de l'instauration de la démocratie, de la remise en ordre d'un État failli ou d'un système régional favorable aux intérêts du monde. Fini, par exemple, le récit de George H.W. Bush sur le « nouvel ordre mondial ». Ici, nous sommes face à un discours parfaitement cru et matérialiste qui affirme : « Nous intervenons pour le pétrole ». Donald Trump le dit et ses fidèles le répètent. C'est un impérialisme brut, sans ambages, qui vise non pas à discipliner un régime, mais à établir un contrôle direct et permanent sur l'économie pétrolière vénézuélienne.
Donald Trump n'a-t-il pas présenté cette intervention comme relevant de la lutte contre le narcotrafic ?
C’était un discours de légitimation initial dont il ne parle pratiquement plus. D'ailleurs, dans l'acte d'accusation judiciaire actuel contre Nicolás Maduro, la question du narcotrafic est beaucoup moins présente que dans les accusations de 2020. La motivation est aujourd'hui affirmée sans ambiguïté : prendre possession du pétrole et contrôler l'économie vénézuélienne.
La mainmise américaine sur le pétrole vénézuélien va-t-elle avoir des conséquences économiques internationales ?
Pas dans l'immédiat. L'industrie pétrolière vénézuélienne est dans un état de délabrement profond dû à des années de sanctions ayant bloqué les investissements. Les experts estiment qu'il faudrait des dizaines de milliards de dollars et des années de travail pour moderniser les infrastructures. La faible production qui partait vers la Chine ou la Russie sera désormais contrôlée par les États-Unis, mais on ne peut pas encore parler d'un effet significatif sur l'économie mondiale.
Quelles seront les répercussions géopolitiques ?
Au cours des dernières décennies, la Chine a considérablement développé sa présence économique en Amérique latine pour diversifier ses sources de matières premières. C’est le cas du soja brésilien, mais aussi des exportations depuis le Chili (la Chine pèse pour 35 % de ces exportations) ou de l’Argentine. La Chine est devenue un débouché majeur, offrant à ces pays une alternative aux États-Unis.
Mais l’administration Trump estime désormais que l’hémisphère Ouest, de l’Antarctique au Groenland, doit être un espace d’hégémonie américaine exclusive, si bien que la présence chinoise ou russe y est perçue comme un problème stratégique à long terme. L'intervention au Venezuela envoie un message clair aux pays latino-américains : ils doivent réduire leur relation avec la Chine pour réintégrer une sphère de domination américaine, qu’ils l’acceptent volontairement ou non. Le message est : « l'hémisphère Ouest nous appartient ». Cela implique, en retour, une acceptation de fait par Washington des zones d'influence chinoises et russes ailleurs dans le monde.
Est-ce pour cette raison que l'on évoque un retour à la doctrine Monroe ?
À l’origine, Monroe insistait sur la souveraineté des pays latino-américains face aux puissances impériales européennes. C'était une déclaration d'autonomie. Mais à la fin du XIXe siècle, sous Theodore Roosevelt, elle est devenue une doctrine de domination où les États-Unis s'octroyaient un « pouvoir de police international ». Il est intéressant de noter que le Groenland faisait déjà partie, à l’époque, de cette vision de défense hémisphérique.
Quelles sont les conséquences pour l’Union européenne ?
L'Union européenne se trouve face à un ancien allié qui affiche une volonté de domination, y compris envers des pays européens. C'est le cas du Danemark, à qui Trump a annoncé vouloir acheter le Groenland, comme les Américains avaient acheté l'Alaska aux Russes en 1867 après des pressions diplomatiques. C'est de la diplomatie économique coercitive. L'autre option serait de prendre le Groenland de facto : les États-Unis n'ont pas besoin de l'envahir puisqu'ils y possèdent déjà des bases militaires.
Pour l'Europe, si la souveraineté d'un de ses membres (par ailleurs membre de l'OTAN) était mise en cause par les États-Unis, cela signifierait la fin de l'Alliance atlantique. Trump ne va pas envoyer de troupes, mais il peut renforcer les effectifs sur place et pousser à une autonomie du Groenland sous souveraineté américaine effective. L'Europe est prise en tenaille : elle a besoin du soutien technologique et militaire américain pour la guerre en Ukraine, mais elle doit s'unir face à cette menace hégémonique grandissante.
Faut-il craindre que cet interventionnisme en inspire d'autres ?
L’intervention au Venezuela, menée en marge du Conseil de sécurité de l'ONU, constitue un précédent majeur. Si les États-Unis le font, pourquoi pas la Chine avec Taïwan ? Le discours de Pékin est que Taïwan sera réunie à la Chine, par la diplomatie si possible, par la force si nécessaire. L'action américaine légitime de futures interventions ailleurs.
On voit qu'il faut prendre au sérieux les intentions de Trump, qu'il s'agisse du Panama ou de Cuba. Quand il dit « Cuba is next », cela signifie qu'il tentera d'étouffer l'économie de l'île et d'y organiser des soulèvements clandestins. Même si Donald Trump perdait les élections de mi-mandat, nous devrions assister, dans les trois ans à venir, à la poursuite de ces mouvements interventionnistes.
Quelle est la réaction de l'opinion publique américaine ?
Avant l'intervention, les sondages montraient que 60 % de la population la désapprouvait, y compris au sein de la base MAGA, plutôt isolationniste. Le pays est de moins en moins disposé à engager ses forces dans des occupations longues après les échecs de l'Afghanistan et de l'Irak. La réussite opérationnelle de l'enlèvement de Maduro a pu conforter les amateurs de démonstrations de force, mais en cas d'enlisement, cette base pourrait vite déchanter. Reste à voir combien de temps Trump pourra, grâce à ces coups d'éclat, détourner l'attention de sa population des problèmes intérieurs du pays, économiques, sociaux et politiques.