Michel Wieviorka : « les questions sociales sont sorties de l'entreprise »
Michel Wieviorka, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS), auteur de plusieurs articles a participé à nombre d'émissions durant ce mouvement des gilets jaunes. Il nous en livre une analyse et évoque le rapport paradoxal de ce mouvement social avec le syndicalisme.
Publié le 19 janvier 2019, modifié le 14 mai 2026
Dans le cadre d’une grande enquête sur la mouvement social des gilets jaunes que nous publions dans le magazine NVO de janvier 2019, nous avons interrogé
Michel Wieviorka, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS). Il est l’auteur de plusieurs articles et a participé à nombre d’émissions durant ce mouvement social. Il nous en livre une analyse et évoque le rapport paradoxal de ce mouvement social avec le syndicalisme.
Un mouvement social qui n’a pas construit un rapport de force avec le patronat, avec les maîtres du travail.
Il est décisif pour le syndicalisme de permettre que ces questions restent dans le champ social.
Sinon nous courons le risque de voir l’extrême droite arriver au pouvoir en proposant des réponses à ces questions sociales telles que l’identité nationale, le rejet de l’immigration, de l’islam.
Je pense aussi que le syndicalisme peut être un acteur politique au bon sens du terme. Non pas en disant : « Nous sommes l’expression directe de ce mouvement », mais en créant les conditions du traitement politique des demandes de ce mouvement. Le syndicalisme est-il en capacité d’accompagner la radicalité qui s’exprime face à une pression institutionnelle et réformiste ? C’est un enjeu.
Ce qui me paraît beaucoup plus important, c’est que ce mouvement a cassé des solitudes.
Beaucoup de ces personnes qu’on a interrogées ont parlé de leur isolement : jeunes retraités qui ont perdu le lien social du travail, femmes seules avec des enfants, célibataires. Autant de réalités individuelles que le syndicalisme ne prend pas en charge. Une autre chose importante est l’ampleur que ce mouvement a très rapidement prise grâce aux réseaux sociaux et grâce au contenu de ce qu’il mettait en avant. Il a été d’une très grande efficacité alors qu’il était incapable de s’organiser, d’affréter des trains pour monter à Paris ou des bus comme savent le faire les grands syndicats, incapable aussi de négocier des parcours de manifestation avec les autorités ou de se trouver des interlocuteurs reconnus.
Ce mouvement a entretenu une relation fonctionnelle et paradoxale avec la violence. Ce n’était pas un mouvement violent, révolutionnaire ou insurrectionnel, mais il voulait s’adresser au président. On leur a dit : « Non, vous ne pourrez pas vous approcher de l’Élysée », et ils sont venus quand même à Paris. À ce moment-là, il était clair que la violence allait entrer en jeu. Non pas celle du mouvement, mais celle de l’ultra droite, de l’extrême gauche, des casseurs et des pilleurs et de quelques gilets jaunes qui se sont fait embarquer par la violence d’une manifestation. Sans cette violence, les gilets jaunes n’auraient pas été visibles ni écoutés par le pouvoir. Dans les médias, la priorité a été donnée aux images d’affrontements. Donc ce mouvement non violent a fini par exister grâce à la violence. Or ça, ce n’est pas la caractéristique des mouvements syndicaux.
L’espace de la violence se relégitime en France et c’est très inquiétant.
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