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SYNDICALISME

Syndiquer dans le milieu hostile des start-ups : on a passé la soirée dans... un « afterwork » CGT

17 février 2026 | Mise à jour le 17 février 2026
Par | Photo(s) : CGT société d'études
Syndiquer dans le milieu hostile des start-ups : on a passé la soirée dans... un « afterwork » CGT

Ambiance studieuse en lever de rideau lors de cet afterwork tenu dans le 19e arrondissement de Paris.

De plus en plus de travailleurs de la tech et des start-ups choisissent la CGT. Le résultat visible d'un long travail de syndicalisation porté par des militants locaux qui adaptent la bonne vieille méthode syndicale aux codes de leur secteur. NVO.fr a rencontré certains d’entre eux lors d’un événement organisé dans un bar du 19e arrondissement de Paris. 

Fin janvier, ils sont plusieurs dizaines de cadres et d'ingénieurs à s’agglutiner au TDTF, un bar du 19e arrondissement parisien, à l'occasion d'un afterwork de la CGT des société d'études de Paris. Au programme : une discussion autour de l'Intelligence artificielle et, surtout, la rencontre d'autres travailleurs proches de la CGT. Comment faire face à l'IA dans sa boite ? Quel discours adopter pour parler de technologie quand on est syndicaliste ? Pendant une heure et demie, les questions abondent. La conférence prend fin. Bières ou ginger beer en main, les militants passent de table en table. C’est à qui se plaint de sa nouvelle entreprise, à qui se félicite d'avoir réussi à convaincre un collègue d'enfin se syndiquer.

« Le collectif société d'études, qui est aujourd'hui un syndicat, s'est lancé en 2024 », rembobine Vincent (dont le prénom a été modifié), qui y coordonne l’accueil et la formation. Il nous raconte son histoire. Ingénieur,  il est embauché à peine sorti d'école. Une entreprise familiale, un peu plus d'une centaine de salariés qui fabriquent des logiciels pour la logistique. L'ambiance est détendue. Après le boulot, les afterworks sont de rigueur. Le patron traverse régulièrement l'open-space, pistolet Nerf en main, pour déclencher des batailles factices avec les salariés. Mais la détente s’arrête là. « Je ne m’en rendais pas compte, mais derrière la façade, la culture était très toxique, très orientée performance, confie le trentenaire. Tu assimiles que c'est normal d'avoir 5 jobs en un, que c'est un honneur d'avoir des responsabilités. Ça devient normal de rester au bureau jusqu'à 5 heures du matin pour gérer une crise seul alors que t’as que 22 piges. »

« J’étais un oppresseur »

Il met du temps à comprendre pleinement la situation. Il faut que des collègues « pètent un câble et disparaissent » et que son chef lui propose de rejoindre le Comité Social et Economique (CSE) pour qu'il conscientise peu à peu les choses. « C'est vraiment mon manager qui me propose de rejoindre le CSE en me le représentant comme un moyen de s’impliquer dans l'entreprise. C'est un genre de CSE BDE, qui se contente des œuvres culturelles ». Pendant un an et demi, Vincent joue le jeu, organise des vacances et des soirées à thème. « De temps en temps, comme nos patrons avaient vraiment la frousse de se faire choper par l'inspection du travail, ils nous consultaient. Forcément, tu te demandes pourquoi ils font ça. Il y a une petite bascule, je me dis bon, que se passe-t-il, peut-être qu'on m'a menti sur le mandat et sur le job ? ».

Sous pression, épuisé par son travail de manager, Vincent craque et fait un burn-out. « J'étais à la fois développeur, chef de projet et manager. Mon job, c'était vraiment d'être un oppresseur et de mettre la pression pour que tout avance. Je me dis stop, je vais arrêter ça. Au même moment, je participe à une formation avec le reste du CSE. Le formateur nous explique, pour la première fois, à quoi sont censées servir les instances représentatives du personnel. Je me dis : à partir de maintenant, on va faire les choses correctement. Forcément, l'employeur n’a pas aimé ça et j'ai fini à la CGT ».

« On a créé un Discord »

Comme Vincent, de plus en plus de salariés venus des start-ups ou de la tech se tournent vers le syndicat. Et le collectif CGT société d’études – qui revendique 300 militants actifs pour 900 adhérents dans la capitale – ne chôme pas. Cinq afterworks depuis sa création, un groupe d'entraide, des formations et une première action collective, en septembre dernier, devant la Station F – le principal incubateur de start-ups en France. Le très jeune et très dynamique collectif attire. « Chez nous, ça a commencé quand on a été élu au CSE, illustre Florine, salariée d'une start-up francilienne. Le vrai point de bascule, ça a été la modification de la charte télétravail. Les salariés étaient prêts à faire grève, des AG ont eu lieu, on a créé un Discord avec 250 personnes dessus, rembobine Florine. Les gens ont besoin de reprendre du sens, d'être écoutés, de prendre part aux décisions collectives. C'est ce qu'on fait avec le syndicat et ça marche ».

« Le moment où j’ai le plus syndiqué, c'est dans un événement de l'entreprise », reprend Vincent. En bord de mer, le militant profite de deux jours de week-end de team building, et de quelques moments informels, pour convaincre ses collègues de la nécessité de se syndiquer. « C'est un peu cliché, mais je suis allé voir les gens réputés de gauche, les grands gueules, celles et ceux qui avaient des bracelets de la fête de l'Huma. T'expliques ce qui se passe au CSE, tu parles des conditions de travail et quand ils voient que le syndicalisme c'est pas que pour les ouvriers, qu’il y a des gens comme eux à la CGT, tu trouves toujours du répondant ».

La méthode CGT

Contourner le regard patronal, politiser les conditions de travail, faire comprendre que la CGT est une maison commune. La stratégie de Vincent et Florine, au fond, est vieille comme le syndicalisme. « Une grosse partie du taff, c'est de montrer comment est vraiment la direction et arriver à surfer sur la colère que ça dégage », abonde Jérémy (dont le prénom a été modifié), syndicaliste à Deezer. Le syndicat de la maison est né entre les deux tours des législatives, après que la direction a censuré un message envoyé sur la messagerie Slack par un salarié incitant à voter contre l'extrême droite au nom du respect de toutes les opinions.

« On a été élu peu après, reprend Jérémy. On mise beaucoup sur l'humour, car on a le privilège de l'impertinence ». En plus de sa newsletter, la section syndicale rédige des flashs où elle cite allègrement les propos, en CSE, de la direction et des ressources humaines. « À l'occasion de la mise à jour de la base de données économiques, sociales et environnementales (BDESE), on a fait des tracts au format cartes à collectionner. Il y en avait douze différents, avec des chiffres clefs sur l'entreprise. Cela incitait les salariés à se parler entre eux, à échanger sur leurs conditions de travail ». Il y a quelques mois, le syndicat a enregistré une première victoire notable : l'embauche d'une personne supplémentaire pour le ménage, résultat obtenu après avoir médiatisé, en interne, les conditions de travail des agents de nettoyage sous-traitants.

Et ce qui marche pour Deezer marche ailleurs. « Les gens changent de regard sur le travail, ils sont plus actifs, les choses bougent », confie Florine. Vincent a fini par changer de boîte : « Je ne suis plus élu mais je continue à syndiquer des gens en posant des questions qui fâchent ou en expliquant comment fonctionne un CSE ». Ses  anciens collègues, eux, ont fait grève pour la première fois il y a quelques mois.