23 février 2026 | Mise à jour le 23 février 2026
Entre Île-de-France et Hauts-de-France, la fin de la « soudure tarifaire » sur la ligne P plonge des milliers d'usagers du ferroviaire dans l'incertitude. Pris dans un bras de fer politique et financier entre deux régions LR, les voyageurs du sud de l'Aisne voient leurs trajets quotidiens devenir plus chers et plus anxiogènes.
Pour les voyageurs quotidiens de la ligne P reliant Château-Thierry à Paris-Est, la situation devient chaque jour un peu plus incompréhensible. En toile de fond, un bras de fer entre la Région Hauts-de-France, présidée par Xavier Bertrand, et la Région Île-de-France, dirigée par Valérie Pécresse, qui laisse les usagers dans l'incertitude et l'inquiétude.
Depuis plus de 10 ans, de nombreux abonnés combinaient un abonnement Hauts-de-France Pass Pass et un Navigo pour couvrir un trajet pourtant continu. Une pratique jamais formalisée juridiquement, mais largement tolérée par les autorités organisatrices. « Depuis le mois de mai, nous avons commencé à être alertés par des usagers qui se plaignaient d'être verbalisés alors que ce n'était pas le cas auparavant. En plus, le montant des amendes variait de manière aléatoire de 50 euros à 30 euros selon les contrôles, ce qui évidemment pose question. J'ai adressé un courrier à la présidente de la Région Ile-de-France Mme Pécresse pour signaler ce problème » explique Christine Perardel Guichard, représentante du Comité des usagers de la ligne Paris-Est (CDIU). « La soudure tarifaire n'a jamais été un privilège, c'était une nécessité pour pouvoir aller travailler », ajoute de son côté Julien Rousselot, président du (CDIU) : « On a laissé cette situation s'installer durablement sans jamais alerter clairement les voyageurs. »
Un cadre réglementaire soudainement appliqué
Face aux critiques, la Région Hauts-de-France assume une application stricte des règles. Pour Christophe Coulon, vice-président aux mobilités de la Région Hauts-de-France et proche collaborateur de Xavier Bertrand, l'exécutif régional rappelle que « la règle est intangible : un trajet, un titre de transport ».
Selon lui, les gares de Château-Thierry, Chézy-sur-Marne ou Nogent-l'Artaud, situées au-delà des 75 kilomètres réglementaires, « n'ont jamais été éligibles à la soudure tarifaire ». S'il reconnaît toutefois qu'« une tolérance dans les contrôles a historiquement existé », il souligne avant tout les contraintes budgétaires de la Région Hauts-de-France, qui subventionne déjà massivement le TER et ne dispose pas, selon lui, des mêmes ressources que l'Île-de-France.
Ce durcissement s'inscrit dans un contexte plus large, marqué par le renforcement de la lutte contre la fraude en Île-de-France, depuis la mise en place du billet unique à 2,50 € par Île-de-France Mobilités, sous l'autorité de la Région Île-de-France présidée par Valérie Pécresse. « Cette politique anti-fraude a entraîné des verbalisations quasi systématiques sur la ligne P », justifie encore Christophe Coulon. Ainsi, les deux Conseils régionaux dirigés par le même courant politique se renvoient la responsabilité, tandis que les voyageurs sont rançonnés.
Une explosion des coûts pour les abonnés… et un risque sécuritaire
Sans soudure tarifaire, les abonnés doivent cumuler un Navigo francilien – toujours nécessaire évidemment pour se déplacer à Paris, une fois descendu du train – et un abonnement TER Hauts-de-France, bien plus onéreux que le précédent, et se sentent rançonnés. « On passe d'environ 146 euros à près de 290 euros par mois. Pour beaucoup de salariés, c'est tout simplement intenable », alerte le CDIU. « Mon mari et moi qui avons de petits salaires, et nous devons nous rendre tous les jours à Paris pour travailler. Pour notre foyer, c'est un coût de mensuel supplémentaire de 300 euros pour nos abonnements. Il y a des gens qui commencent à déménager » témoigne une habitante de Chézy-sur-Marne (02). « Nous voudrions bien nous passer d'aller à Paris, mais autour de Château-Thierry, les entreprises ferment et il n'y a pas de travail. Nous tout ce qu'on veut c'est gagner notre pain ! » s'indigne Sophie, habitante de Bonneuil-sur-Marne (02) .
En une quinzaine de jours, l'association des usagers a recueilli plus de 1200 signatures
au bas de sa pétition exigeant le rétablissement de la soudure. Julien Rousselot indique aussi avoir interpellé les deux régions sur les risques que cette situation entrainait pour la sécurité des voyageurs :
« J'ai lancé deux alertes aux régions sur les questions de sécurité. En effet, pour être en règle on demande maintenant aux gens qui partent des gares hors zone navigo de descendre à la première gare de la zone Ile-de-France, valider leur titre et remonter avant que le train ne reparte. Dans la pratique, c'est très dangereux et il peut y avoir un drame. De même, quand trois contrôleurs devront contrôler 50 personnes sans titre valable, ça risque de finir en émeute. »
Négociations au sommet, attente sur le terrain
Sans doute les contrôleurs
SNCF sont-ils eux-mêmes mis en danger par cette nouvelle situation où les Régions leur demande remplir leurs caisses par ces verbalisations. Jérémy Lejeune, délégué CGT à la SNCF Château-Thierry le déplore :
« Les agents sont tenus d'appliquer ce qu'on leur demande… En réalité, tout cela découle de la séparation de la SNCF et de RFF qui a eu lieu 1997. Il résulte de cet éclatement de la SNCF au profit des régions que ce sont les usagers qui sont taxés. En fait, la règle des 75 kilomètres est purement politique. Les rames du Transilien sont obligées d'aller jusqu'à Château-Thierry et dans d'autres gares en limite de la zone navigo, il n'y a pas d'endroit pour les garer les rames. »
Des échanges sont bien engagés entre la Région Hauts-de-France, la Région Île-de-France et Île-de-France Mobilités, mais sans solution concrète à ce stade.
« En toute transparence, je ne sais pas si nous parviendrons à résoudre cette équation financière », admet Christophe Coulon. Pendant ce temps, les voyageurs continuent de subir une situation qu'ils jugent profondément injuste. « On ne demande pas un passe-droit, mais une solution claire, équitable et pérenne », insiste le CDIU.