12 février 2026 | Mise à jour le 12 février 2026
La victoire écrasante du Parti libéral-démocrate, formation dominante de la classe politique japonaise aux élections anticipées du 8 février, offre à Sanae Takaichi une majorité de 315 sièges sur les 465 de la Chambre des représentants. Une victoire que le sociologue Xavier Mellet, enseignant à l'université Rikkyō, à Tokyo, explique par la perception de nouveauté que prétend incarner la Première ministre et par une désorganisation de l'opposition de gauche, plus marginalisée que jamais.
Comment analysez-vous les résultats des élections législatives anticipées du 8 février, et la victoire écrasante du Parti libéral-démocrate de Sanae Takaichi ?
Effectivement, c'est une victoire écrasante pour le Parti libéral-démocrate (PLD). C'est même un record dans l'histoire du parti, avec 315 sièges. Le dernier record en date était 300 sièges en 1986. Comment expliquer cette victoire ? Je dirais qu'il y a deux raisons principales. La première, c'est la personnalité de la Première ministre Sanae Takaichi, qui a eu l'avantage d'incarner quelque chose de nouveau par rapport aux politiciens traditionnels, alors qu'elle-même a une longue carrière politique. Mais comme c'est une femme, qui n'est pas issue d'une grande famille politique, comme la plupart des parlementaires, elle a réussi à incarner un style réformiste qui lui a permis d'être très populaire dès son arrivée au pouvoir et d'être toujours populaire pour le moment.
La deuxième raison, qui est beaucoup moins analysée dans la presse, c'est la faiblesse de l'opposition. Le principal parti d'opposition s'est allié avec le Komeitō, l'ancien allié du PLD. Cette nouvelle alliance n'a pas du tout réussi à convaincre l'électorat et a eu plutôt tendance à incarner un leadership complètement dépassé, avec des politiciens très âgés qui n'avaient aucun charisme.
Je dirais que c'est un mélange de ces deux composantes.
Quels segments de la population soutiennent la Première ministre ?
Quand on voit les statistiques électorales, on se rend compte qu'elle a un soutien très large, y compris chez les jeunes. Le dernier sondage que j'ai vu indiquait qu'elle était populaire à 80-90% chez les plus jeunes électeurs, ce qui ne garantit pas que tous ont voté pour elles vu qu'environ les deux tiers d'entre eux ne votent pas. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle a un soutien très large dans toutes les générations, ainsi que parmi les électeurs dits « indépendants », qui ne s'identifient à aucun courant politique. Pour ces élections, une majorité d'entre eux ont soutenu Takaichi. Ceci indique bien que l'opposition n'a pas du tout réussi à exploiter la forte défiance politique, due notamment à des scandales massifs ayant frappé le PLD lors des deux dernières années.
Comment expliquez-vous cette popularité de Takaichi ?
Il y a deux raisons principales. La première, c'est son style. C'est une femme très dynamique, qui communique très bien, contrairement à la plupart des hommes politiques japonais. Elle a un discours assez réformiste et dynamique. De quelles réformes parle-t-on ? C'est un autre sujet. Mais le style plaît beaucoup. Elle incarne une sorte de renouveau au sein de son parti. Il est d'ailleurs intéressant de noter que, au-delà d'une défaite de la gauche, seuls les partis proposant de nouveaux styles politiques ont eu du succès, y compris des micro-partis comme le Sanseitō ou un « parti du futur » qui propose d'établir une démocratie numérique et de compter sur l'IA pour rendre l'administration plus efficace.
Une deuxième raison, plus difficile à percevoir, c'est qu'elle est assez nouvelle au pouvoir. Elle n'a pas encore eu le temps de mettre en place les mesures qu'elle souhaiterait faire. Dans la population, il y a encore une certaine forme d'attente. Elle-même a refusé de participer à des débats télévisés. Un élément d'autant plus important que les campagnes électorales sont très courtes. Takaichi avait d'ailleurs dissous la Chambre basse cinq jours seulement après la fusion des deux principaux partis d'opposition, pour que ceux-ci n'aient pas le temps de s'organiser.
Ces élections confirment également la montée du Sanseitō, mené par Sōhei Kamiya. Qu'est-ce qui distingue ce parti d'extrême droite du PLD au pouvoir ?
La principale particularité de ce parti, c'est qu'il a comme principal message un discours xénophobe. Créé durant la période de pandémie, son ambition centrale de protéger l'essence du Japon d'une sorte d'invasion étrangère est aujourd'hui légitimée par les dérives du surtourisme dont se délectent chaque jour les réseaux sociaux et l'équivalent japonais de la fachosphère. On retrouve, au sein du Parti libéral-démocrate, des politiciens qui partagent ce genre d'opinion. Comme le PLD est divisé en plusieurs courants, les plus à droite ont des idées assez semblables.
Sauf que la principale différence, c'est qu'on a un parti qui a axé sa communication sur ce point, alors que d'habitude, les partis politiques ont tendance à avoir, d'abord, un discours économique. C'est moins le cas du Sanseitō qui est plus directement xénophobe. Je dirais que c'est nouveau dans la vie politique japonaise contemporaine.
Comment vont se positionner les travailleurs et les syndicats japonais face à la politique que compte mener Takaichi selon vous ?
C'est très difficile à dire pour le moment. Une des particularités de cette campagne est que Takaichi a repris des propositions qui étaient portées par la gauche. La plus emblématique d'entre elles étant la suppression de la taxe à la consommation sur les produits alimentaires, qui était une idée forte d'un petit parti de gauche, le Reiwa Shinsengumi, qui sort largement perdant de ces élections, passant de 9 à 1 siège en partie parce que le PLD a piqué leur idée. Si Takaichi met ça en place, il est probable que les syndicats ouvriers ne trouvent pas de problème à ce genre de mesure.
Par contre, il sera intéressant de voir comment les syndicats vont se positionner, si elle cherche à modifier la Constitution comme le souhaite l'aile conservatrice de son parti,. En principe, ils n'ont pas à avoir d'opinions politiques. Mais je pense qu'à ce moment-là, on verra émerger une opposition à Takaichi. Notamment en cas de modification de l'article 9, qui permettrait au Japon de mener des guerres au-delà du principe de maintien de la paix. Ce serait intéressant de voir, pour cette mesure-là, si les syndicats vont émettre des oppositions.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin