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HISTOIRE

8-mars : Georgette Vacher, derrière le drame qui a bouleversé la CGT, un combat toujours actuel

8 mars 2026 | Mise à jour le 6 mars 2026
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8-mars : Georgette Vacher, derrière le drame qui a bouleversé la CGT, un combat toujours actuel

Des travailleuses de la CGT manifestant à Paris en mars 1979.

Georgette Vacher, ouvrière, syndicaliste CGT a consacré sa vie à faire une place aux femmes dans le mouvement ouvrier. En octobre 1981, écartée, se sentant humiliée, elle met fin à ses jours à la veille d'un congrès. Elle laisse des lettres, des cassettes et une parole qui brûle encore. Une tragédie qui a préparé, et peut-être accéléré la place que la CGT fait aujourd'hui aux femmes.

21 octobre, Lyon, une femme prépare sa mort. Depuis plusieurs semaines maintenant, Georgette Vacher rédige, reprend et corrige. Elle laisse cinq lettres d'adieu et enregistre quatre cassettes audio. Elle a choisi la date : la veille du 29e congrès de l'Union départementale de la CGT du Rhône. Ce n'est pas un hasard, ce n'est pas non plus un geste insensé. C'est un acte politique, minutieusement construit, pour que sa parole survive, là où sa présence vient d’être écartée.   

Georgette Vacher s’est suicidée à 51 ans. Auparavant, elle aura été ouvrière spécialiste chez Calor, syndicaliste CGT, responsable du secteur féminin de l'Union départementale du Rhône. Organisatrice de plusieurs campagnes pour le 8 mars, elle a sillonné les usines, défendu les grévistes, porté la question des femmes au cœur d’organisations pas toujours prêtes à l'accueillir à l'époque. Elle a payé chacune de ses audaces, d'un peu plus d'isolement, d'un peu plus de mépris, jusqu'à l'exclusion définitive. C'est l'histoire, longtemps méconnue, d'une femme qui voulait changer les choses de l'intérieur dans les années 1980. Elle résonne avec des débats très actuels, aujourd'hui plus que jamais. Qui contraste avec la place que les femmes ont su se faire, depuis, dans le syndicalisme et à la CGT particulièrement, où elles comptent désormais pour la moitié des nouvelles adhésions. Georgette Vacher, celle qui montre le chemin parcouru, et celui qui reste à faire. 

Militer autrement

Comment en sommes nous arriver là ? Le profil de Georgette Vacher ressemble à peu d'autres. Elle s'est mariée jeune, a perdu ses jumeaux et son mari dans un accident de voiture dans les années 1950. Elle entre dans l'ordre du Prado en 1953, une congrégation catholique tournée vers les milieux populaires. Elle y restera jusqu'en 1962. Elle quitte alors la vie religieuse et devient ouvrière chez Calor, fabricant d'électroménager, installé dans la région lyonnaise. Elle adhère coup sur coup à la CGT et au PCF.  

Cet itinéraire singulier façonne sa façon de se syndiquer, de changer les choses. Paul Ariès, politologue, qui la rencontre en 1977, dit d'elle qu'elle est « avant tout passionnée », « une émotive, beaucoup plus qu'une théoricienne ». Il évoque auprès de NVO.fr « une grande relation d'amour avec la classe ouvrière, une relation presque mystique. » Ce fond de ferveur, hérité peut-être des années Prado, irrigue sa pratique militante : l'écoute comme méthode, le concret comme boussole, les personnes avant les structures.   

En 1975, Georgette Vacher entre au Bureau de l'Union départementale du Rhône. Deux ans plus tard, elle prend la responsabilité du secteur féminin. Sous son impulsion, ce secteur devient l'un des plus actifs de France. Elle élabore de véritables campagnes à l'occasion du 8 mars, organise des conférences locales sur les femmes salariées, collabore avec le magazine féminin de la CGT Antoinette qu'elle considère, selon Paul Ariès « comme sa Bible ».  

Sa méthode tranche parfois avec le syndicalisme de son temps. Là où les réunions syndicales ressemblent souvent à des amphithéâtres où quelques hommes parlent fort, Georgette Vacher se concentre sur le quotidien des femmes. Elle a frappé à la bonne porte à l'UD du Rhône. L'historienne Fanny Gallot, qui a centré son travail sur l'histoire de Georgette Vacher dont elle a écrit la notice biographique pour Le Maitron, résume : « Le secteur féminin de UD du Rhône élabore des façons différentes de militer, où l'écoute est essentielle et l'accent est mis sur le concret, en prenant en compte le rythme de la vie des femmes. » » Elle n'hésite pas non plus à prendre position dans les débats d'orientation de la CGT, y compris lorsque ses positions divergent de la ligne confédérale. Dans ces années-là, progrès social et le progrès sociétal ne vont pas toujours de pair : on craint parfois que le second entrave le premier.

En 1973, la confédération écrit ainsi que « la conception féministe, selon laquelle la société aurait été construite par des hommes est erronée ». Catherine Simon, journaliste qui l'a rencontrée en 1980, se souvient : « À l'époque, elle avait quand même peu d'échos au sein de la CGT, la domination masculine était très puissante, très lourde (…) Elle pouvait se faire entendre un peu par les femmes, mais ce qui est dingue c'est qu'il n'y avait aucun homme qui la soutenait. » Dans l'une des cassettes qu'elle laisse à sa mort, Georgette Vacher a même des mots durs pour « des gars imbus de leur personne, des gens qui se prenaient très au sérieux », brocardant même « des dictateurs ».

L’étiquette

Militante, elle n’est pas imperméable à ce contexte. Car si Georgette Vacher et ses « copines », comme elle les appelle, se battent en interne pour faire avancer l'égalité entre femmes et hommes, elles se dissocient parfois de l'étiquette « féministe ». C'est qu'elles ne veulent pas d'un féminisme dit « bourgeois » ou « intellectuel », qui menacerait selon elles de « diviser la classe ouvrière ». Pour autant, Georgette Vacher et ses camarades ne renient rien sur le fond, reprenant la définition de Madeleine Colin, directrice du magazine Antoinette : « Si le féminisme, c'est le combat pour l'égalité. Alors oui je suis féministe. »  

« La grande idée de Georgette Vacher était que la question féminine ne devait pas être une spécialisation de plus dans la CGT, c'est-à-dire une simple commission, aux côtés d'autres commissions. » précise Paul Ariès. Autant dire que pour elle, le combat des femmes doit devenir une valeur transversale nourrissant tout le syndicat. Une maturation à laquelle on assistera au cours des décennies suivantes, au point que la CGT édite désormais chaque année depuis 2015 un rapport de situation comparée consacré à la place des femmes dans l'organisation.  

Parallèlement, Georgette Vacher entretient aussi des liens avec des militantes, des syndicalistes CFTD et des féministes proches de l'extrême gauche. Dans une société traversée de profondes fractures idéologiques, ces amitiés suscitent peu à peu la méfiance, et résonnent même à certaines oreilles comme des trahisons en puissance.  

Calor 1979 : le premier drame   

En 1979, une grève éclate chez Calor. Elle s'inscrit dans un contexte social très tendu : la France voit se multiplier les conflits dans les arsenaux et la métallurgie. Chez Calor, les revendications portent sur les salaires et le treizième mois. Le combat est dur. La direction n'hésite pas à recourir à la force. Georgette Vacher joue un rôle central dans cette grève. Permanente de l'Union départementale, elle s’investit sans compter pour rassembler les différentes forces en présence. Elle verse l'intégralité de son salaire à la caisse de solidarité des grévistes. Son engagement est total, physique, quotidien. Dans ce conflit précis, aucun dispositif médiatique ne lui permet de se faire entendre au-delà des murs de l'usine.   

Le mars 1980, le patron de Calor la licencie. Elle est alors toujours déléguée au comité d'entreprise. La grève est perdue, elle aussi. Elle est désormais marginalisée au sein même du syndicat. « Il fallait taire son histoire, parce qu'encore à l'époque, pour la CGT et pour le PC, la lutte des femmes n'était pas prioritaire », explique Catherine Simon.  

Fin d’une histoire

Le 21 avril 1981, lors d'une réunion du bureau de l'UD, les griefs à son encontre explosent et la direction locale les lui signifie : ses relations avec l'extrême gauche et la CFDT, sa façon de diriger le secteur féminin « comme un État dans l'État ». Quelques mois plus tard, l'affaire est tranchée. Le 28 septembre 1981, la commission exécutive de l'UD lui retire ses responsabilités départementales. Une partie de son syndicat de Calor la désavoue.  

Dans ses lettres et ses cassettes, Georgette Vacher met des mots sur ce qu'elle a vécu. Elle décrit la division sexuée du travail militant, distingue ceux qui décident et ceux qui exécutent selon elle. Elle dénonce l'injonction faite aux femmes de se « fondre dans le moule masculin », d'imiter les dirigeants pour être reconnue. Et elle le refuse : « Alors pour être reconnue, il fallait prendre le même style autoritaire, supérieur et hautain que je me refuse à prendre, auquel je ne crois pas. Ils ne me reconnaissent pas comme une véritable dirigeante parce que je ne les ai pas pris pour modèles. »   

Elle pointe aussi une réduction permanente à deux figures stéréotypées : « J'étais soit la nonne, soit la pute, suivent ce qu'il se passait, suivant mon comportement ». Les cassettes font aussi état des termes qui pouvaient alors circuler à son égard : « vieille peau », « hystérique », « féministe ennemie des hommes », « lesbienne ». On entame à peine les années 1980 et à travers la CGT, et bien au-delà d'elle, c'est la société du moment qui s'exprime. L'accusation d'homosexualité à cette époque, note Paul Ariès, est utilisée « comme preuve d'une tare absolue, faisait partie du discours ambiant. » Dans la panoplie de la France du temps également : la psychiatrisation comme stratégie de discrédit.  

Conflit de mémoire

C'est alors que dans les semaines qui précèdent le congrès d'octobre 1981 de l'UD-CGT du Rhône, Georgette Vacher prépare méticuleusement ce qu'elle appelle elle-même « une dernière action libre ». Soit ses fameuses cinq lettres d'adieu, destinées à ses proches, des militantes, des dirigeants de la CGT. Les quatre cassettes audio racontent, elles, son histoire et accusent les responsables de l'UD du Rhône. Un texte intitulé Quelques réflexions sur le retrait de mes responsabilités est laissé à ses amies, chargées de les publier.  Puis elle ingère des barbituriques.   

Le congrès de l'UD du Rhône s'ouvre donc au lendemain de son suicide. Dès l'après-midi, deux récits s'affrontent parmi les militants. Pour la direction syndicale, il s'agit d'un « drame personnel » : une femme fragilisée par des deuils ancien, une trajectoire douloureuse.  L'Union des syndicats de la métallurgie distribue un tract pour dénoncer ceux qui se sont jetés sur ce triste évènement « pour continuer leur travail de dénigrement de la CGT ».    

Pour ses amies et ses camarades du secteur féminin, au contraire, le suicide de Georgette Vacher est un acte politique, et le taire reviendrait à lui infliger une dernière violence. Chantal Rogrerat, rédactrice en chef d'Antoinette, lui écrit publiquement dans un dernier billet : « Je sais que tu étais profondément honnête, fidèle à la CGT et toujours prête à défendre la cause des travailleurs et des travailleuses. » L’autrice de ces lignes assurera plus tard, au cours de cet entretien conduit par Fanny Gallot, que ce texte lui vaudra un « blâme », sans davantage de précisions.   

Peu après, la rédaction d'Antoinette vole en éclats : Chantal Rogrerat, l'administratrice Simone Aubert et six journalistes sur sept sont licenciées en 1982. Comme si la mort de Georgette Vacher avait déclenché une terrible tectonique des plaques qui couvait depuis longtemps.   

« Ne jamais s’endormir sur ses lauriers »

L'histoire de Georgette Vacher est donc intrinsèquement liée à la manière dont la question des femmes a évolué au sein de la CGT. La question se pose donc, 45 ans environ après le drame qui a bouleversé le syndicat et l'actualité de l'époque, au point que Le Monde a pu lui consacrer plusieurs articles à l'automne 1981. Quel regard porte aujourd’hui la CGT sur cette affaire ? « Heureusement elle a évolué » nous répond Myriam Lebkriri, secrétaire confédérale, membre du Bureau confédéral du syndicat et surtout référente du collectif Femme Mixité à la CGT. Elle témoigne : « Maintenant, on est dans la locomotive du mouvement féministe. » Un tournant amorcé à la fin des années 1990, quand l'obligation de parité a été inscrite dans les statuts confédéraux. Depuis, les nouvelles adhésions comptent près de 49 % de femmes. La question féministe occupe désormais une place centrale. Pour autant Myriam Lebkiri ne verse pas dans la complaisance : « Il ne faut jamais s'endormir sur ses lauriers sur la place des femmes. » Une bataille collective, en somme, inachevée, mais assumée 

Quarante après sa mort, Georgette Vacher nous parle donc encore. Ce qu'elle décrivait, de la disparité du travail militant selon le sexe à la nécessité d'imiter une grammaire masculine pour exister dans le monde du travail en passant par la psychiatrisation des femmes qui dérangent dans le débat public, tout cela a un nom aujourd'hui : le sexisme dont l'ampleur est mieux connue depuis MeToo survenu il y a bientôt dix ans.  Elle l'avait nommé avant les mots, dans les tripes, depuis une usine lyonnaise. Son livre Chacun compte pour un, un manuscrit de ses écrits réunis après sa mort, formule l’essence de son combat : l'idée que chaque personne, chaque voix, chaque femme dans une salle de réunion ou sur un piquet de grève, mérite d'être prise au sérieux. Catherine Simon résume avec justesse ce paradoxe « Elle était à la fois un bon petit soldat et une rebelle. » Une femme qui, selon elle, « savait à quel point l'intime et le personnel nourrissait la politique ». Et, peut-être est-ce pour cela que, Catherine Simon en est convaincue, « les femmes comme Georgette Vacher, on va les redécouvrir. »