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Dominique Lhuillier, professeure émerite au Conservatoire National des Arts et Métiers (Cnam) et coautrice de "se doper pour travailler", aux éditions Eres
Pourquoi se drogue-t-on au travail ?
On peut chercher à s’anesthésier pour pouvoir tenir physiquement, mais aussi psychiquement. Des psychiatres dans l’après-guerre ont vite repéré que les milieux professionnels dits à risque consommaient plus d'alcool, par exemple chez les dockers, dans la police, ou dans le BTP. Ce sont des milieux professionnels essentiellement masculins, où la question du risque est importante. L’alcool a alors pour fonction d'anesthésier la peur, qui est contre-productive. Une deuxième fonction à l’inverse vise la stimulation pour rester éveillé, lorsqu'on travaille en 3×8 ou lors des longues gardes à l’hôpital. C’est une manière de chercher à optimiser ses capacités mentales et physiques par rapport aux exigences du travail.
Une troisième fonction vise plutôt à récupérer, pour lâcher prise. Par exemple, après le boulot, les salariés disent avoir besoin d’un sas de décompression, ils boivent un verre à la maison ou entre collègues, ou fument un joint. On cherche alors à décompresser tant la tension accumulée est forte. La dernière fonction est sûrement la plus banale : il s'agit des consommations sociales, partagées qui servent à entretenir les liens et à s’insérer. Nous avons par exemple rencontré des jeunes qui se sont mis à fumer car ils avaient compris que les pauses cigarettes étaient des occasions privilégiées pour être informés, connaître leurs collègues.
Vous avez cité des métiers plus sensibles à la consommation de ces substances. Pourquoi y sont-ils plus vulnérables ?
Dans les métiers dits à risque comme dans les métiers où les niveaux d’exigence et de contrainte sont fortes, la consommation de drogues est fréquente. La proximité aux produits joue aussi. Par exemple, en restauration ou à l'hôpital, les alcools et les médicaments psychotropes sont plus accessibles.
Globalement, plus le niveau d’exigence est fort, plus les ressources collectives s'amenuisent pour réguler les contraintes, plus on ne peut compter que sur ses ressources propres, plus les salariés recourent à ces produits pour se stimuler, atténuer leurs angoisses.
Existe t-il un tabou autour de ces consommations dans notre société et plus précisément dans le monde du travail ?
Dans la société, c’est ambigu parce qu’il y a des produits autorisés et socialement installés, dont la consommation est de fait favorisée. On pense spontanément à l’alcool. Il n’y a pas une fête, un repas d’affaires, un pot de départ en retraite ou une réunion amicale sans alcool. Les médicaments psychotropes tiennent aussi une bonne place. Quand quelqu’un va consulter son médecin généraliste en disant qu’au boulot ou dans la vie ça ne va pas, la prescription de médicaments psychotropes est la première réponse. Malheureusement, pour un médecin généraliste qui n’a pas le temps, qui n’est pas psychothérapeute et qui ne sait pas non plus vers qui orienter le patient, on fait une ordonnance.
En France, il y a vraiment une consommation considérable de ces substances. Mais on n'en parle pas forcément. Là où l’alcool est plus banalisé, les médicaments, eux, relèveraient davantage de l’intime. On n’arrive pas dans son service en disant, « Bonjour les collègues, je vous propose de partager ma plaquette d’antidépresseurs ». Il n’y a pas de partage autour de ces consommations-là. Il y a un tabou, mais qui tient aussi à la manière d’attraper les choses.
C'est-à-dire ?
Dans les entreprises ou les administrations, à chaque fois qu'on vient pour travailler sur la prévention des conduites addictives, on nous dit « On est content de vous voir, parce que justement, dans tel service, on a un alcoolique chronique et on ne sait pas quoi en faire. »
Autrement dit, on nous convoque du côté de la prévention tertiaire, du côté du soin, mais rien sur la prévention primaire, rien sur comment est-ce qu’on peut améliorer l’organisation du travail et les conditions de travail pour réduire le besoin de recours à des produits qui aident les personnes à soutenir les épreuves du travail.
Les gens ont tendance à penser que si tu consommes des produits, c’est que tu as des problèmes dans ta vie, donc c’est personnel, ce n'est pas professionnel. En montrant qu’il y a des secteurs d’activité où on consomme plus que d’autres, ça permet de penser le lien avec le travail, l’organisation du travail, les conditions de travail.
Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a annoncé son intention d'« inscrire dans le Code du Travail une interdiction générale et absolue de travailler sous l'emprise de substances psychotropes », renforcer les mesures de prévention et « améliorer la prise en charge des salariés consommateurs de stupéfiants ». Selon vous, est-ce une réponse adaptée ?
C’est toujours pareil. C’est l’interdit associé au contrôle. Vous interdisez, mais si vous interdisez, il va falloir contrôler que les personnes se conforment aux interdits. Ce n’est ni en interdisant la consommation des produits, ni en soignant seulement les malades qu’on parvient à corriger les causes.
D’ailleurs, pourquoi il y a une augmentation du recours à l’arrêt maladie ? Parce qu’il y a une dégradation de la soutenabilité du travail. Il y a beaucoup d’endroits où le travail n’est plus soutenable. Les gens ont besoin d’arrêt maladie, ne serait-ce que d’une semaine, deux semaines, pour respirer, pour avoir le temps de faire les soins dont ils ont besoin au regard de leur état de santé. On cherche à faire disparaître les symptômes mais on ne s’intéresse pas aux causes.
Pour vous, la solution au mal-être au travail doit être cherchée du côté du collectif ?
Oui, il manque ces ressources collectives qui ne peuvent être fabriquées que collectivement. Il faut plus d’attention portée au dialogue sur le travail, l’organisation du travail, les conditions de travail, comment chacun travaille, comment mettre à disposition des autres les savoir-faire, partager les ressources, les repères, les charges, sortir un peu du « chacun pour soi et sauve qui peut », prendre le temps de réfléchir ensemble à comment est-ce qu’on pourrait travailler mieux.
entretien réalisé par Justine Verger

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