Au deuxième jour de l’édition 2026 de la Fête de l’Humanité, au Plessis-Pâté dans l’Essonne, on a senti qu’on entrait dans le vif du sujet social. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, avait d’ailleurs deux rendez-vous à honorer successivement dans l’après-midi de ce samedi 12 septembre : un grand entretien sur la scène de l’Agora, sous la conduite d’un journaliste du quotidien, puis, au Forum social, un débat l’opposant à Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, et Amir Reza-Tofighi, président de l’organisation patronale des Entrepreneurs.
Et le premier événement a parfois résonné comme la bande-annonce du second. Un exemple ? Sur l’Agora, Sophie Binet a évoqué le report de l’application de la réforme des retraites et l’ouverture il y a dix mois d’une conférence TER (Travail Emploi Retraites) entre le gouvernement et les partenaires sociaux. Puis, elle a lancé : « Maintenant que la réforme ne s’applique pas, ils nous disent qu’il faut une nouvelle réforme. Enfin, comme ils ont compris que ce n’était pas populaire, ils ne parlent plus d' »âge légal » mais « d’âge d’équilibre ». Et ils avancent masqués, ne disent pas qu’ils sont pour la retraite par capitalisation mais qu’ils veulent ajouter un étage de capitalisation à notre système par répartition. C’est un énorme enfumage, il ne faut pas céder. »
Aussi, forcément, entendre environ deux heures plus tard, au Forum social, Amir Reza-Tofighi glisser, « on veut la retraite par répartition, mais seulement nous voulons ajouter un complément par capitalisation » prenait une saveur ironique.
Le clair et le nébuleux
Les syndicats, dont la CGT, ont fait de ce modèle par capitalisation, qui confie les pensions à des fonds spéculatifs, une ligne rouge, bien en amont de la conférence TER. Or, s’inquiétait Sophie Binet sur la scène de l’Agora, tandis que la remise du rapport de synthèse approche – la concertation a pris fin le 3 juillet dernier – rien n’en a encore filtré. Pire, la menace de capitalisation n’a jamais semblé planer plus lourdement dans l’air.
Sophie Binet a donc prévenu le public de l’Agora : « Quand je verrai tout à l’heure Jean-Pierre Farandou, je lui poserai deux questions : il est où le rapport ? Et puis, la capitalisation s’y trouve-t-elle ? »
La secrétaire générale de la CGT est en effet passée à l’acte face au ministre du Travail, l’interpellant : « Le rapport doit être rendu la semaine prochaine. Pourtant, nous n’en avons pas lu une seule ligne et les garants ont dit qu’ils allaient faire des préconisations qui n’ont pas été discutées. Y aura-t-il une préconisation en faveur de la capitalisation dans ce rapport ? Si oui, nous prendrons nos responsabilités, la CGT prendra ses responsabilités, et nous ne laisserons pas faire ».
La clarification du ministre était d’autant plus attendue que sa position avait pu paraître nébuleuse, Jean-Pierre Farandou ouvrant dès octobre dernier la possibilité d’« alternatives » au régime de retraites actuel ou d’une hybridation des modèles. Son intervention au Forum social n’était toutefois pas de nature, hélas, à dissiper l’ambiguïté. « On verra ce que dit le rapport. La méthode est respectée », s’est-il d’abord borné à assurer, avant d’ajouter un fuligineux : « Je n’étais par contre le système par répartition mais il faut lui donner toute sa chance pour qu’il fonctionne ».
Sophie Binet a alors explicité la position de la Confédération sur la capitalisation : « C’est un système à cotisations définies : on sait combien on paye, jamais ce qu’on récupère. Et on ne veut pas jouer notre retraite en bourse ». « Pourquoi une telle insistance sur la capitalisation ? » a-t-elle rhétoriquement poursuivi : « Parce qu’il y a des intérêts, parce qu’il y a un marché, parce que des patrons ont décidé de faire de nos retraites, de notre sécu un marché. Ils veulent les récupérer pour spéculer dessus ».
Injustices
Soulignant qu’injuste par nature, ce système promettait de l’être particulièrement pour certains segments de la population, notamment ceux les plus vulnérables aux inégalités salariales et parfois confrontés aux carrières hachées, dont les femmes, elle a posé son « problème central » : « C’est que, pour que ça marche, il faut que les actionnaires des fonds de pensions aient beaucoup de dividendes, il faut donc tasser les salaires et que tout parte aux actionnaires. La capitalisation, c’est le braquage du siècle ».
Elle a encore interrogé ses interlocuteurs : « Vous êtes prêts à cotiser pour un système par capitalisation – car il va bien falloir le payer, le financer – pourquoi ne pas cotiser pour un système par répartition ? » La question est restée suspendue. Une bande-annonce là encore, mais cette fois d’une prochaine opposition et de futures mobilisations ?