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« De la pure déshumanisation » : les grévistes d'une Biocoop ne flanchent pas

22 janvier 2026 | Mise à jour le 22 janvier 2026
Par et
« De la pure déshumanisation » : les grévistes d'une Biocoop ne flanchent pas

Des salariés en grève depuis le 3 janvier 2026 au Biocoop des Fêtes, Paris 19e.

Les salariés de la Biocoop Place des Fêtes, dans le 19e arrondissement de Paris, sont en grève depuis le 3 janvier 2026. Un mouvement très suivi qui n'a pas empêché la propriétaire de rouvrir son magasin le 20 janvier à 14 heures. Les manifestants pointent l'écart entre les valeurs éthiques affichées par le réseau coopératif et leur réalité.

Il est 12 heures, le froid paralyse la Place des Fêtes dans le 19e arrondissement de Paris, mais les 16 grévistes et salariés du Biocoop des Fêtes sont là. Malgré les températures basses, ils installent le piquet de grève. Tables, chaises, thermos et petits gâteaux apparaissent rapidement devant le magasin complètement fermé, dont le rideau de fer forme un barrage entre la boutique et ses salariés en grève : « On est méprisés de plus en plus, il y a un manque d’humanité flagrant. On nous interdit totalement l’accès à notre lieu de travail pendant la grève, ce qui est illégal. On nous a confisqué la télécommande pour qu’on ne puisse pas ouvrir le rideau quand il pleut. C'est de la pure déshumanisation et des gamineries, il faut le dire clairement. Franchement, c’est n’importe quoi. Je suis très énervée », confie Marion S., salariée depuis un an chez Biocoop, avec beaucoup d'émotion.  

Tandis que le piquet s'installe doucement, une riveraine s'approche des grévistes, scande violemment « vous devriez avoir honte !», et leur jette des tracts de la grève chiffonnés par ses soins. Puis la vieille dame s’en va, aidée de sa canne et de son caddie. Marion S. réagit : « Il y a, parfois, des personnes âgées qui nous disent que nous sommes des feignasses, qu'on devrait retourner bosser, qu'eux, ils ont préféré se taire et subir toute leur vie, qu'ils ne s'en portent pas plus mal. Mais il faut quand même se rendre compte que les luttes permettent d'avoir des avancées sociales considérables qui n'existeraient pas aujourd'hui si personne n'avait décidé de faire la grève. C'est pour ça que les choses avancent. » 

Loin du compte

Les grévistes dénoncent des pratiques managériales abusives (humiliations, pressions constantes, intimidations, surveillance abusive, violence verbale), des salaires qui stagnent malgré l'augmentation du chiffre d'affaires et une tension permanente dans le magasin. Marion L., une autre salariée, affirme avec fermeté : « On ne travaillera plus avec cette propriétaire, elle présente des dangers psychosociaux au sein de l'entreprise (…) Elle n'a jamais reconnu les comportements toxiques dont elle a pu faire preuve, et tous les dommages psychologiques, physiques que ça a pu avoir sur les employés. (…) On n'est pas là pour faire la révolution, mais pour faire notre « taf » dans les meilleures conditions possibles, sans avoir mal au ventre, sans avoir des crises d'endométriose qui durent des plombes, sans pleurer, sans craindre d'aller au travail, sans avoir peur de parler à la patronne ». La détermination de Marion est évidente, celle de ses compagnons en grève aussi : ce qu'ils veulent c'est du respect et une meilleure rémunération. Et on est loin du compte.  

À titre d'exemple, ici, un salarié, travaillant depuis 8 ans dans la boutique, perçoit un salaire de 1560 euros net. Ce qui fait de ce diplômé en maraîchage et adjoint au rayon fruits et légumes l'un des plus gros salaires. Pourtant, en comparaison, certains gérants d'autres Biocoop rémunèrent leurs salariés 2000 euros minimum nets par mois. 

18e jour de grève

Ce mardi 20 janvier sonne le 18e jour de la grève. La semaine passée a été fatigante, rythmée par les négociations avec notamment, l'intervention d'un nouvel interlocuteur, un DRH missionné par la propriétaire. Ces échanges ont toutefois eu une vertu. Ils ont permis aux salariés grévistes de constater de nouvelles irrégularités de la part de la patronne. Celle-ci n'a pas déposé ses bilans financiers depuis l'ouverture de la société en 2020. Elle refuse également de les fournir à ses salariés qui en ont fait la demande, prétextant leur « confidentialité ». Or elle n'est pas autorisée à garder ces documents privés, sa société ayant le statut de confidentialité partielle. Un statut hybride qui doit permettre d'accéder aux bilans de manière publique. 

« La colère, elle, subsiste, le besoin de reconnaissance aussi. Maintenant on a les armes, deux semaines de grèves, ça nous donne les outils pour savoir comment se défendre. Ce n'est pas près de se finir ». Marion L. prononce ces mots avec un sourire confiant. 

Tout de même, deux semaines de grève, ça pèse son poids. D’où la nécessité de trouver quelques instants de répits. Les grévistes, désormais empêchés d'entrer dans le magasin pour se réchauffer ou s'abriter, ont trouvé refuge juste à côté, au café « Les Bienfaiteurs ». D'ailleurs, Marion L. insiste, leur détermination à continuer tient beaucoup à l'aide apportée par les habitants du quartier. Au menu, gâteaux faits maison, couvertures chaudes… et soutien moral. 

Le rideau de fer

Comment expliquer que le mouvement ait pu tant s’étirer dans le temps et que les salariés aient eu jusqu’ici tant de mal à se faire entendre ?  C’est que Biocoop évolue sous un statut particulier. L'enseigne considère ainsi que chaque boutique est indépendante et qu'elle n'a absolument aucun droit de regard sur ce qu'il se passe dans le réseau de ses magasins, au-delà d'accords précis éventuellement passés avec telle succursale. Pour ce qui est de la politique sociale, c'est au bon vouloir de chaque patron.  

Pour autant, Biocoop Place des Fêtes n'est pas un cas isolé. Les grévistes ont reçu beaucoup de témoignages de toute la France, de Rennes jusqu'à Marseille, en passant par Carcassonne. Ce sont d'autres salariés, comme eux, qui subissent un management toxique et des faibles revenus dans des enseignes dites bio, équitables et saines. Marion L. rappelle qu'il est urgent de repenser la politique de ces sociétés affichant dorénavant une volonté capitaliste, s'éloignant petit à petit du modèle solidaire et éthique proclamé à l’origine. 

Un bruit métallique met fin à ces considérations. Il est 14 heures, le rideau de fer se lève, le magasin ouvre ses portes. La propriétaire se place à l'entrée et fixe froidement les grévistes. L'un d'eux pénètre dans le magasin, muni de son gilet et de ses drapeaux CGT et ajoute « on va rester là jusqu'à la fermeture, et on verra bien… »