
« Ni chah, ni Mollah »
Samedi 17 janvier 2026, plusieurs milliers de manifestants ont défilé dans plusieurs villes de France en solidarité avec le mouvement de contestation iranien qui a osé défier... Lire la suite

Des membres des forces de l'ordre à Téhéran, près d'un portrait de l'Ayatollah Ali Khamenei.
Alors que l'Iran est la cible depuis le 28 février d'une attaque de grande ampleur lancée conjointement par les États-Unis et Israël, le régime des Mollahs pourrait être en train de connaître ses dernières heures. Bien avant cette offensive militaire majeure, la société iranienne a tenté à plusieurs reprises de reprendre son destin en main, et le pouvoir aux ayatollahs. Au cours des années, des mouvements sociaux massifs ont ainsi régulièrement interpellé la République islamique et donné lieu à des affrontements de plus en plus violents. Retour sur quatre moments de l'histoire récente qui témoignent de la haute conflictualité qui oppose la société iranienne à ses dirigeants, pour des raisons parfois très différentes.
Le 12 juin 2009, le président de la République conservateur Mahmoud Ahmadinejad est reconduit pour quatre ans à la tête du pays avec 62.6 % des suffrages. Mais le résultat de l'élection est contesté par ses opposants et par une partie importante de la population. Plusieurs titres de presse révèlent alors que c'est Mir Hussein Moussavi, un candidat réformateur qui serait arrivé en tête, alors qu'Ahmadinejad n'aurait récolté que 13,6 % des suffrages. Dès le lendemain, des manifestations commencent, et gagnent en intensité au fil des jours.
Plus de 100 personnes meurent tuées par la police ou par le Basij, un groupe paramilitaire proche du pouvoir. Des milliers d'iraniens et iraniennes sont arrêtés et torturés en prison, beaucoup sont violés. Le 19 juin, l'ayatollah Ali Khamenei – tué lors des frappes américaines le 28 février 2026 – soutient la légitimité de l'élection et exige la fin des mobilisations. Le mouvement s’étiole finalement, étouffé dans la violence mais marque une bascule dans les modes de mobilisation. Twitter devient en effet un outil central d'information et d'organisation pour les militants, dans un contexte de forte censure des médias par le régime, si bien que le soulèvement sera parfois surnommé « Révolte Twitter ».
En 2015, à Vienne, Téhéran et les puissances occidentales signent un accord-cadre sur le nucléaire iranien. La fin d’un cycle interminable où les provocations ont alterné avec les ouvertures ? Non, car l’entente conclue à Vienne fait long feu, avec le changement d’administration américaine. Ainsi, en mai 2018, les États-Unis se retirent du plan d'action commun, un accord international sur le nucléaire iranien, et rétablissent de lourdes sanctions économiques contre le pays. L'Iran connaît alors une inflation de 40 %, une baisse drastique du pouvoir d'achat et une hausse du taux de chômage.
Le 15 novembre 2019, le gouvernement annonce des hausses importantes du prix du carburant : 50 % d'augmentation pour les 60 premiers litres d'essences achetés chaque mois, puis 300 % pour les litres suivant. Dans ce pays, un des plus grands producteurs de pétrole au monde, le carburant était jusqu'alors largement subventionné par l'État et bon marché pour les Iraniens. Quelques heures après l'annonce, les manifestations commencent à travers tout le territoire, réunissant plusieurs centaines de milliers de personnes.
Le régime coupe l'accès à internet et interdit la couverture médiatique des événements. L 'appareil répressif était déjà prêt, car les autorités avaient anticipé que l'annonce de la hausse du prix déclencherait le courroux de la population. Les affrontements sont particulièrement brutaux et violents : si les bilans humains varient, 1 500 personnes auraient perdu la vie en quelques semaines, d'après l'agence Reuters. Comme souvent lors des soulèvements, le régime accuse les manifestants d'être pilotés par des forces étrangères, notamment américaines ou israéliennes. Après une accalmie, les mobilisations vont reprendre après deux événements en janvier 2020 : l'assassinat, ordonné par Donald Trump, du général Qassem Soleimani, puis le crash du vol Ukraine International Airlines 752, abattu par erreur par les forces militaires, ce que le régime va essayer de dissimuler pendant quelques jours. Mais la contestation s’éteint là encore.
En septembre 2022, Masha Amini, jeune femme kurde de 22 ans en visite chez sa famille à Téhéran, est arrêtée pour « port de vêtements inappropiés », par la police des mœurs. Quelques heures plus tard, elle est admise à l'hôpital après avoir reçu visiblement de nombreux coups à la tête. Elle sombre dans le coma, et meurt trois jours plus tard. Des manifestations commencent, notamment par des femmes kurdes qui défilent sans hijab à Sanandadj, la capitale du Kurdistan. Le slogan kurde « Femme ! Vie ! Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî) est particulièrement repris et symbolise la lutte contre la police des mœurs, mais aussi plus largement contre le régime d'apartheid des sexes ainsi que la république islamique. Les manifestations se poursuivent dans le Kurdistan et à Téhéran, où internet est à nouveau coupé.
Le mouvement prend de l'ampleur à travers tout le territoire, ainsi qu'à l'international où des manifestations de soutien ont lieu, en Europe, en Australie ou au Mexique notamment. En Iran, les mobilisations sont durement réprimées : l'ONG Iran Human Rights dénombre, en juin 2023, 307 exécutions. Des cas d'intoxication ou d'empoisonnement au gaz dans des écoles de jeunes filles commencent à se multiplier ; en avril, 230 cas sont recensés. L'État attribue les faits à des détracteurs de la scolarisation des femmes, tandis que l'opposition y voit une forme de représailles contre les jeunes filles ayant soutenu la révolte sur les réseaux sociaux, parfois en retirant leur hijab. Les responsables n'ont pour l'instant pas été identifiés.
La dernière protestation populaire était en cours au moment où les frappes ont commencé à pleuvoir sur le pays. Fin décembre 2025, des commerçants de Téhéran se mettent en grève et se rassemblent pour protester contre la vie chère, alors que l'inflation culmine à 52 %. Cette base commerçante de la révolte lui confère « un caractère inédit » pour la sociologue Azadeh Kian, autrice d'une tribune dans Le Monde : « Ce sont les commerçants du bazar, le cœur battant de l'économie, pourtant conservateurs et naguère proches du pouvoir clérical, qui l'ont enclenchée. » La mobilisation s'étend ensuite aux étudiants puis aux opposants politiques au sens large.
Le slogan « mort au dictateur ! », désignant tout à la fois le président de la République islamique, Massoud Pezeschkian, le « Guide suprême », Ali Khamenei, et leur régime, est régulièrement repris. L'État retrouve immédiatement ses réflexes et coupe internet le 8 janvier. Le 18 janvier, l'agence Reuters confirme le nombre d'au moins 5 000 personnes tuées lors de ses mobilisations, dont 500 membres des forces de l'ordre. Mai Sato, la rapporteure spéciale de l'ONU, annonce elle 20 000 morts, et des sources iraniennes vont jusqu'à 50 000, causées par les miliciens des Basijs ou par des forces de l'ordre étrangères importées en urgence par le régime, d'Irak ou encore d'Afghanistan. « Seules la poursuite des mouvements sociaux et la convergence des luttes de différentes catégories sociales, ethniques, religieuses sont susceptibles de libérer les peuples d'Iran », conclut Azadeh Kian dans Le Monde. Aujourd’hui, tandis que la fin du régime est encore incertaine, ce sont bien ces mouvements qui portent en eux les ferments d’un renouveau iranien.