La verrerie du Pas-de-Calais a été placée en redressement judiciaire en janvier. Une seule des deux offres de reprise initiales a été maintenue et doit être visée par le tribunal de commerce de Lille ce mardi 10 février. Elle entraînerait une très importante casse sociale. Nous nous sommes rendus sur place. Un reportage à retrouver dans le numéro d'Ensemble du mois de mars.
Lundi 16 février au matin, 500 personnes manifestent dans les rues de la petite ville d'Arques, près de Saint-Omer (Pas-de-Calais). Des salariés d'Arc France, en redressement judiciaire depuis un mois, leurs familles, des élus locaux et des habitants, sous les drapeaux multicolores de la CGT, de la CFDT, de la CGC, de Sud et de l'Unsa. Le lendemain, c'est la date limite de dépôt des offres de reprise pour cette verrerie qui compte 3 500 CDI. « J'aurais préféré que nous soyons le double, reconnaît alors Frédéric Specque, délégué CGT, mais cette manifestation, c'est une façon de dire aux deux repreneurs [potentiels] que nous défendrons les emplois et la boîte. Commerçants, sous-traitants, services publics, collectivités… tous ceux qui vivent indirectement de la verrerie prennent conscience du danger. Nous avons également montré l'unité des syndicats. » Le lendemain soir, coup de théâtre : dans un communiqué d'une vingtaine de lignes, un des deux candidats à la reprise, Patrick Puy, président d'Arc International de 2013 à 2015, jette l'éponge faute de pouvoir tenir « les délais ». Or, vu « la situation financière de l'entreprise », il dit ne pas vouloir « retarder le processus ».
Le candidat restant, Timothée Durand, est le petit-fils de Jacques Durand, patron emblématique de la verrerie, qu'il a dirigée des années 1930 aux années 1990. Lui-même a fait sa carrière dans l'entreprise, en a été un des directeurs, mais l'a quittée en 2024 quand le propriétaire actuel, l'Américain Dick Cashin, a repoussé son offre de rachat pour préférer l'entrée au capital de deux nouveaux actionnaires.
Petit retour en arrière. Le 7 janvier, les événements s'enchaînent très vite. En début de matinée, la direction d'Arc révèle aux syndicats qu'elle est en cessation de paiement en raison d'une « dégradation sévère et continue des conditions de marché tout au long de l'année 2025 » et d'une « demande pour les produits des arts de la table » en repli « de 15 à 20% ». Dans les heures qui suivent, le tribunal de commerce de Lille prononce le redressement judiciaire. Le jour même, Nick Hodler, directeur général de la verrerie, annonce qu'« un projet de reprise sera présenté par Timothée Durand », qu'il qualifie de « financé, responsable, réaliste ». Dans la foulée, le ministre de l'Industrie, Sébastien Martin, vante un dossier « sérieux » et « signe d'espoir ».
De toute évidence, contrairement aux salariés, le petit-fils de Jacques Durand a été prévenu depuis un moment de l'imminence d'un redressement judiciaire avec recherche de repreneurs – « depuis novembre 2025 », estime même Patrick Puy.
Un ratio de 200 salariés pour 10 000 tonnes
D'emblée, Thimothée Durand annonce de la casse sociale, avec une production annuelle ramenée à 130 000 tonnes, contre 137 000 tonnes en 2025, ce qui était déjà très en deçà des grandes heures d'Arc, et un ratio de 200 salariés pour 10 000 tonnes. Soit, potentiellement, 900 suppressions de postes sur les 3 500 CDI actuels, qui avoisinaient les 12 000 au début des années 2000.
Dur à encaisser dans un bassin économique où plus de 300 emplois ont disparu fin 2025 avec la liquidation de la cartonnerie RDM et de la papeterie Wizpaper. Depuis, il a précisé que la coupe pourrait être ramenée à 800 emplois (300 licenciements, 400 départs anticipés à la retraite et 100 départs volontaires), à condition que les syndicats signent un « pacte social », comprenant des mesures de « flexibilité, mobilité et polyvalence ». Selon Frédéric Specque, cela pourrait recouvrir une « annualisation du temps de travail » et la possibilité de faire passer un salarié d'un poste à un autre en fonction des besoins. « La grande idée, c'est de se passer des intérimaires », analyse-t-il.
Engager une « Décarbonation nécessaire »
L'autre repreneur putatif, Patrick Puy promettait zéro licenciement, une progression de la production, la reconstruction d'un four en fin de vie – que Timothée Durand veut fermer – et sa conversion à une alimentation mixte (gaz et électricité) pour engager une « décarbonation nécessaire ». Frédéric Specque regrette le « manque total d'ambition » du seul plan qui subsiste. « Il n'y a aucun renforcement du commercial et du marketing. Je maintiens qu'il y a possibilité de chercher du volume de production supplémentaire pour réduire l'ampleur du plan social. S'il y a des commandes, les ouvriers les prendront en charge. »
Avec Duralex, dans le Loiret, repris en coopérative, Arc est un des derniers fabricants français de vaisselle en verre, un marché soumis à la concurrence asiatique. Patrick Puy assurait vouloir récupérer des parts de marchés en Europe et en conquérir de nouvelles en Afrique. Pour autant, Frédéric Specque n'idéalisait pas l'offre, désormais caduque, de l'ancien président d'Arc International. En mars 2017, dans Challenges, il reconnaissait avoir opéré 10 000 licenciements – « mais sauvé le triple » de postes – dans les entreprises en difficulté par lesquelles il était passé : Moulinex, Vivarte, Vogica, Go Sport…
L'audience au tribunal de commerce se tient ce mardi 10 mars, avec un délibéré dans les dix jours. Au-delà des suppressions de postes à la verrerie et chez ses sous-traitants, une énorme ardoise sera supportée par les fournisseurs impayés. De même, l'État, la région Hauts-de-France et la communauté d'agglomération du Pays de Saint-Omer ont déjà fait une croix sur les dizaines de millions d'euros de prêts qu'ils avaient accordés ces dernières années à l'entreprise.