L'association des amis du musée de la mine de Saint-Étienne a lancé un projet de mémorial virtuel pour honorer la mémoire des mineurs mortes au XIXe et XXe dans les mines de la Loire. Un travail mené par des bénévoles soucieux de participer à la mise en lumière de l'histoire du bassin industriel stéphanois.
Cernées par les sept collines qui entourent Saint-Étienne, le bâtiment des archives départementales de la Loire, situé en bordure de la ville, au milieu des anciennes usines d'aciéries et de métallurgie, étonne par sa façade rectangulaire et moderne. En cette veille de week-end, le public s'y fait rare à l'exception d'une petite salle, privatisée par un petit groupe. Silencieuses et concentrées, quatre personnes épluchent des centaines de dossiers aux papiers jaunis par le temps : elles font partie de l’association des amis du musée de la mine de Saint-Étienne.
Depuis novembre 2025, l'équipée se réunit tous les vendredis aux archives départementales. L'objectif : identifier l'ensemble des mineurs morts au XXe siècle dans les centaines de mines du bassin de la Loire. « Il y a quelques années, l'association de généalogie de la Loire a mené un premier travail de recensement, en publiant un ouvrage qui répertorie les 3000 mineurs décédés au XIXe siècle dans le bassin stéphanois », relate Pascal Jacquemond, 61 ans, employé dans le bâtiment, membre de l’association des amis du musée de la mine de Saint-Étienne aussi bien que de celle de généalogie de la Loire. « Il nous manquait la partie consacrée au XXe. C'est de là qu'est née l’idée d'un mémorial », ajoute-t-il. Grâce au travail des archives, l'association prévoit de créer un mémorial virtuel qui rendrait hommage aux mineurs disparus aux XIX et XXe dans le bassin minier stéphanois. Le site internet sera accessible au public via un QR code positionné à l'entrée du musée de la mine et dans d'autres lieux publics qui restent encore à définir.
Un travail archéologique et mémoriel
Un chantier titanesque entièrement bénévole qui demande une certaine organisation. « L'objectif serait d'avoir terminé d'ici décembre 2026 », explique Marie-Lou Rigaud, 83 ans. L'ancienne infirmière, qui connaît bien le monde de la mine de par son père, ancien mineur, fut régulièrement amenée dans sa carrière à effectuer des remplacements au dispensaire des mines stéphanoises. « Nous avons commencé à étudier les registres provenant des fonds de la préfecture et des compagnies minières. Ces derniers, qui couvrent une période allant de 1901 à 1940, font généralement mention d’informations principales telles que la date et la cause de l'accident ainsi que le nom du mineur blessé ou décédé. Certains, qui datent du début du XXe, sont très mal écrits. Ce qui a parfois rendu leur déchiffrement assez délicat », avoue Pascal Jacquemond, l’œil rieur.
« Comme les registres ne nous donnent que des éléments parcellaires, nous les complétons grâce aux informations contenues dans les PV », ajoute Marc Boyron, 77 ans. Après avoir exercé différents métiers, commerçant, cadre chez Havas puis agent immobilier, le retraité, qui a grandi dans l'univers de la mine, puisque son père y était médecin, est revenu à ses premières amours. « Les PV, qui sont des rapports détaillés d'accidents, peuvent faire des centaines de pages. Nous allons uniquement aux informations qui nous intéressent telles que le nom du mineur, son âge, son métier, la nature de l'accident ou sa condition familiale au moment du décès », ajoute le retraité. Penché sur un PV, il remplit scrupuleusement, case par case, les informations glanées au fur et à mesure de sa lecture, dans un tableau tracé à la main.
(Re)construire une mémoire de la mine
En face de lui, Muriel Chambodut-Paljkovic, 74 ans, assistante sociale à la retraite, s'ingénie à déchiffrer les lignes d'un registre. « C'est émouvant de manier ces archives. Quand on découvre l'âge des mineurs et les circonstances de leurs morts, ça touche forcément. Certains n'avaient que 14 ans lorsqu'ils sont décédés », confie-t-elle. Les autres bénévoles acquiescent sans un mot, dans un silence de recueillement, puis se replongent dans leurs dossiers. « Généralement, les mineurs décédés avaient moins de 40 ans », glisse Marc Boyron.
« Pour l'instant, nous avons comptabilisé environ 750 à 800 morts dans les mines de la Loire au XXe. Ce qui équivaut à une base de 25 à 35 morts par an. Après 1945, les décès baissent en raison de la diminution de la demande en charbon », détaille Pascal Jacquemond. « Lorsqu'on lit les PV, on constate que c'est très rarement la faute de la compagnie. Très souvent, celle-ci se dédouane. C'est toujours ou presque le mineur qui a été imprudent », ironise le retraité. Muriel Chambodut-Paljkovic ajoute dans un demi-sourire : « Il n'y a jamais de poursuites judiciaires mentionnées dans les registres. Pour beaucoup de mineurs, les accidents constituaient une forme de fatalité, quelque chose qu'ils acceptaient en affirmant que c'était les risques du métier ».
Pour Nicolas Hatzfeld, historien, cofondateur de l’Association française pour l’histoire des mondes du travail et professeur émérite à l'Université de Cergy, la notion de fatalité constitue l'un des trois types de discours qui participent à la construction de la mémoire ouvrière : « Le premier discours attribue la responsabilité de l'accident aux mineurs. Le deuxième repose sur une logique contraire, en renversant la responsabilité de la sécurité vers le patron de la mine. Enfin, le dernier est basé sur la fatalité. C'est l'idée que les mineurs se sacrifient pour le bien commun afin que tout le monde ait du charbon pour se chauffer.» Ces différents discours, qui n'ont cessé de s'affronter au cours de l'histoire, émergent à la surface des dossiers épluchés par les bénévoles.
Lutter contre l'invisibilisation des morts au travail
Le travail effectué par Pascal, Marie Lou, Marc et Muriel prend donc la forme d'un combat contre l'oubli. « Pour nous, c'est un devoir de respect. Même si nous n'avons pas travaillé à la mine, beaucoup de Stéphanois s'y identifient car ils ont grandi avec. Cela fait partie de nos valeurs », clament les bénévoles. Avoir de la mémoire aide d’ailleurs à y voir clair au présent. D’une part, car, loin d'être cantonnés à un passé lointain, ces discours qu’on tenait auparavant sur la mort des mineurs continuent, aujourd'hui, d’infiltrer le débat public actuel. « Le discours de la fatalité, que l'on retrouve dans les mines au XIX et XXe, reste très présent. L'utilisation du terme d'accident, encore très largement répandue dans les médias, participe à une logique d'invisibilisation », analyse Nicolas Hatzfeld.
Et d’autre part, bien que les bénévoles travaillent sur des archives vieilles d'un siècle, ces derniers ne peuvent s'empêcher de penser aux rubriques faits divers des journaux, qui égrènent régulièrement les noms de personnes décédées sur leur lieu de travail. « Je trouve qu’il y a beaucoup de jeunes qui meurent au travail aujourd'hui. Chaque fois que j'ouvre le journal, j'entends parler d'un accident du travail mortel », avoue tristement Marie-Lou Rigaud. Même constat du côté de Muriel : « Dans les archives, c'est bien détaillé, tandis qu'aujourd'hui les décès liés au travail sont invisibles. De temps en temps, le journal mentionne qu'un y a un “mort au travail” puis c'est tout. » Si les quelque 800 mineurs, morts dans les mines stéphanoises au XXe, auront la chance d'être honorés par un mémorial, il n'en est rien du côté des 1297 personnes qui se sont éteintes au travail en 2024.
« Qu'elle soit passée ou présente, l'invisibilisation des morts au travail a toujours été constante car le phénomène concerne avant tout les classes populaires dont les dirigeants politiques et les médias traditionnels se soucient peu », précise le sociologue Rémy Ponge, auteur de Se tenir debout. Un siècle de luttes contre les souffrances au travail. « Tout cela s'explique par un ethnocentrisme de classe. La mort au travail est devenue un problème de santé publique lorsqu'on a récemment commencé à évoquer le burn-out. Or, ce dernier concerne initialement les catégories socioprofessionnelles (CSP) les plus favorisées. » Face à une invisibilisation structurelle, le mémorial virtuel de l'association des amis du musée de la mine de Saint-Etienne apparaît comme un moyen de dépoussiérer la mémoire ouvrière en lui octroyant une nouvelle place dans notre société ultra connectée.