Textile, métallurgie, mines ou encore armement, Saint-Étienne fut longtemps l'égérie d'une réussite industrielle à la française. Avec la désindustrialisation progressive, amorcée dès les années 60, la ville a dû se réinventer, alliant la valorisation de son patrimoine industriel au renouvellement culturel et urbain.
« Ici, c'est le portail d'honneur de la Manu », lance Jean-Pierre Brat. Le diminutif, communément utilisé par les ouvriers, désigne la manufacture d'armes (MAS) de Saint-Étienne. A 68 ans, le retraité connaît bien la « Manu ». Entré en 1981, comme responsable des services informatiques, il y est resté jusqu'en 2000. Implanté au cœur de Saint-Étienne, le site de l'ancienne usine, érigé à partir de 1864, s'étend sur près de douze hectares. « Avant, en face du portail, sur la Place d'Armes, se trouvait le monument aux morts », explique Daniel Jibaulay. À 75 ans, dont plus de 35 passés à la Manufacture, l'ancien ajusteur fraiseur est également incollable sur l’histoire du lieu. « Dans les années 2000, lorsque le site a commencé à être restructuré, nous avons obtenu de la municipalité que le monument aux morts soit déplacé », continue-t-il. Celui-ci est maintenant visible dans le jardin Michel Olagnier, du nom d'un ancien ouvrier métallurgiste stéphanois et militant CGT.
L'espace, qui abritait auparavant le logement du sous-directeur de la MAS, a aujourd'hui laissé place à un parc où la verdure ne laisse rien deviner du riche passé industriel qui l'a précédé.
« Un morceau d'Angleterre perdu au milieu de la France »
Avec plus de 170 000 habitants, Saint-Étienne a longtemps été surnommée la « ville noire », en raison du grand nombre d'usines qu'elle possédait. « Le bassin stéphanois, qui s'étend sur près de 50 kilomètres, constitue un important complexe industriel. Son histoire, qui débute dès le XVIe siècle a vu naître de nombreuses industries », rappelle Luc Rojas, historien, rattaché à l'Institut d'histoire moderne et contemporaine de Paris I-Panthéon Sorbonne. Mines, métallurgie, quincaillerie, armurerie ou encore chemin de fer, Saint-Étienne s'affirme pendant des décennies comme l'un des principaux fleurons industriels de l'hexagone.
« Le bassin stéphanois connaît une première apogée vers 1850. Ce dernier voit d'ailleurs sa population passer de 45 730 habitants à 256 554 entre 1800 et 1901, soit une augmentation de 461%, contre seulement 41% par rapport à la moyenne nationale sur la même période. Il faut se tourner vers des grandes villes industrielles anglaises, comme Liverpool ou Manchester, pour voir un tel boom démographique », pointe l'historien qui qualifie Saint-Étienne de « morceau d'Angleterre perdu au milieu de la France ». « C'est à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale que la situation commence à décliner avec les premières fermetures d'usines dès les années 60 ».
Des Houillères de la Loire à la sidérurgie, en passant par le textile, aucun secteur industriel n'est épargné. De ville-usine, avec près de 50% de part d'emploi industriel, Saint-Étienne devient une cité où l'économie tertiaire domine, ramenant l'emploi industriel aux alentours de 15% en 2000. Un vrai cataclysme.
De la Manufacture d'armes à la Cité du design
Un changement de paradigme qui se voit jusque dans la transformation de la Manufacture d'armes. Depuis sa fermeture définitive en 2001, le site a entamé sa mue. « Ce bâtiment rectangulaire, qu'on appelle La Platine, n'existait pas avant », souligne Jean-Pierre Brat. L'immense quadrilatère gris de 7400 mètres carré, fait partie de la Cité du Design, inaugurée en 2010. Cette dernière forme un véritable écosystème regroupant plusieurs entités. L’École Supérieure d'Art et Design de Saint-Etienne (ESADSE) ainsi que la Biennale internationale du design, qui a lieu tous les deux ans depuis 1998, y occupent une place majeure.
La création de la Cité du design interroge évidemment le devenir des friches industrielles. « Il a fallu du temps à la municipalité pour s'emparer de cette question », souligne Luc Rojas. « Dans les années 70-80, les politiques essayent de se débarrasser des friches en les rasant. L'objectif est de faire table rase du passé en faisant le deuil d'une industrie qui a périclité. Il faut attendre les années 90 pour entrevoir une première muséification du patrimoine industriel avec la création du musée de la mine de Couriot en 1991 ». Depuis le début des années 2000, de nombreuses friches industrielles deviennent des incubateurs économiques et culturels, à l'instar des anciens bâtiments de l'entreprise ManuFrance. Ouverts en 1885 puis placés en liquidation judiciaire en 1985, ils abritent aujourd'hui le Palais des congrès, le siège de la Caisse d'Epargne Loire-Rhône ainsi qu'une extension de l'Ecole des Mines.
De nouveaux usages qui permettent de conserver le patrimoine existant tout en le renouvelant. « Nous ne pouvons pas être contre ces nouvelles activités même si elles sont loin de remplacer les centaines d'emplois qu'il y avait avant », pointe François Maroni, 73 ans, ancien agent de méthode à ManuFrance. Avec la fermeture successive des usines, Saint-Etienne a perdu près de 50 000 habitants, faisant passer la ville en dessous de 200 000 habitants à l'orée des années 2000. « Ça a vidé le centre ville de ses commerces », tranche François Maroni. Un constat partagé par Jean-Pierre Brat et Daniel Jibaulay qui peinent à reconnaître les rues, autrefois fortement animées, qui jouxtaient alors le site de la Manufacture.
Réinventer le patrimoine industriel
« Nous sommes quand même heureux de voir que la Manu est aujourd'hui occupée par la nouvelle génération », soutiennent, néanmoins, les deux anciens ouvriers en désignant le groupe scolaire Paule et Joseph Thiollier, installé depuis 2014. L'école est située non loin de l'ancienne entrée principale de la Manufacture. « À la place de l'école, il y avait l'infirmerie. Quand nous entrions, se trouvait également un poste de garde », se rappelle Jean-Pierre Brat. Intacts, les souvenirs remontent, faisant émerger une mémoire ouvrière encore vivace. « D'un point de vue architectural, nous sommes évidemment fiers de voir que les bâtiments ont été conservés. Après, nous ne voudrions pas que le quartier devienne un centre commercial », plaide Daniel Jibaulay, en jetant un coup d’œil au bâtiment de l'horloge. Ce dernier, encore en travaux, doit accueillir un hôtel de 80 chambres d'ici 2028. « La Cité du design est un projet au long court », explique Domna Kossyfidou, cheffe de projet communication design pour la métropole et la ville de Saint-Étienne.
« Nous voulons garder ce qui a été fait. C'est d'ailleurs pour cela que les bâtiments de la manufacture sont classés. L'idée est d'enrichir l'espace en étoffant l'offre culturelle et économique afin que les Stéphanois puissent s'approprier le lieu ». En juin prochain, la Galerie nationale du design, qui présentera des expositions annuelles, ouvrira ses portes. L'occasion pour l'ancienne manufacture de faire peau neuve, en accueillant un nouveau type de public. « La réhabilitation des friches permet d'utiliser l'argument patrimonial de la valeur architecturale dans l’espoir de redonner de l'attractivité à la ville », souligne George Gay, professeur émérite en urbanisme et aménagement à l'Université de Saint-Etienne.
L'ancienne « ville noire », labellisée Ville d'Art et d'Histoire en 2000, est loin de constituer une cité fantôme, hantée par son glorieux passé industriel, comme certains stéréotypes aiment à le faire croire, mais s'affirme comme une métropole plastique où la mémoire passée irrigue un présent en pleine mutation.