20 mai 2026 | Mise à jour le 20 mai 2026
L'Institut d'Histoire sociale de la CGT organisait mardi 19 mai 2026 une rencontre avec le juriste et professeur émérite au Collège de France, Alain Supiot. L’événement s’articulait autour d’un texte récemment publié par ce dernier, un essai introductif à un recueil de serments de Bossuet, ecclésiastique et écrivain de l’époque de Louis XIV. L'occasion pour l'auteur d'approfondir ses réflexions sur la justice sociale, les inégalités et les solidarités. Un pur moment d'éducation populaire, salutaire.
Juriste de formation et professeur émérite au Collège de France, Alain Supiot convoque Bossuet pour approfondir sa réflexion sur l'État social, la mondialisation et les solidarités. Dans un recueil de textes de Jacques-Bénigne Bossuet publié par les Belles Lettres, intitulé De la dignité des pauvres et des devoirs des riches, dont il signe l’introduction, l'auteur de La gouvernance par les nombres met en lumière deux sermons et un panégyrique que l’ecclésiastique et écrivain du XVIIe siècle a consacré à la pauvreté. Trois textes qui « éclairent puissamment les temps présents, où le culte de l'enrichissement personnel est universellement célébré et où partout progressent la misère et les inégalités économiques », selon la présentation de la maison d'édition.
« Bossuet, précepteur du Dauphin, le fils de Louis XIV, était l'un des rares, pour ne pas dire le seul à tenir tête au Roi Soleil, symbole du pouvoir absolu. Il avait des mots très forts face aux riches », raconte Alain Supiot lors d'un échange avec des militants syndicaux, organisé par l'Institut d'Histoire sociale de la CGT mardi 19 mai 2026 au siège du syndicat à Montreuil. Ce pur moment d'éducation populaire a de surcroît été l'occasion de questionner la manière dont la répartition des richesses a agité les sociétés, et comment les religions, la philosophie, les politiques y ont répondu, de Bossuet donc aux gouvernants actuels en passant par le théologien Jean Calvin, l'économiste Friedrich Hayek qui a inspiré les plus libéraux.
De la dignité des pauvres à leur inaptitude
« La thèse de Bossuet consiste à penser que Dieu va s'incarner dans un pauvre. Pour lui, les pauvres sont plus spontanément les compagnons du Christ, les riches ne sont admis que dans la mesure où ils servent les pauvres. Leur insatiable désir d'amasser les condamne à être toujours avides. Ils ne peuvent échapper à ce destin et s'assurer une place légitime au sein de la société qu'en se mettant au service des pauvres ». Cette approche s'oppose à la lecture protestante de Calvin, pour qui les riches sont des élus qui doivent s'astreindre à l'austérité et à l'accumulation de richesses. Une frugalité et une discipline qui feront long feu. « Les riches vont cesser d'être vertueux à la fin du XIXe siècle », s'amuse ainsi Alain Supiot. Se développent alors des théories eugénistes qui font passer la pauvreté pour une inaptitude au monde, les pauvres comme des inutiles.
Les travaux d'Alain Supiot donnent justement à comprendre comment les religions ont façonné des définitions différentes de la solidarité ou des politiques de redistribution. « Les racines religieuses éclairent puissamment la diversité des cultures nationales de l'État social ou de l'État providence. En France, l'État a pris le relais de la religion. Le modèle centralisé fait de la République la garante des pauvres. Dans la culture allemande, ce sont des caisses communales qui prennent le relais. Aux États-Unis, l'influence protestante calviniste explique en partie la difficulté d'implanter un État social. Au XIXe siècle, lorsqu'émerge la question sociale, deux approches s'opposent : d'un côté ceux qui imputent la misère à des causes socio-économiques et qui mettent en lumière la nécessité d'un ordre plus juste ; de l'autre, un courant qui impute la pauvreté à des causes biologiques. Ces deux logiques continuent de s'opposer aujourd'hui ».
L’ère des démantèlements
Le professeur appuie sa réflexion sur des données aussi concrètes que chiffrées. Dans son introduction, Alain Supiot rappelle que le taux de pauvreté en 2023 en France n'a jamais été aussi élevé, à 15,4%. Près de la moitié des richesses créées entre 2000 et 2024 sont accaparées par 1% de la population. « Depuis la révolution néolibérale des années 1970-80 s'est de nouveau imposée dans l'espace public l'idée que la pauvreté ne résulte pas de l'injustice des hommes, mais d'un ordre immanent, une forme de darwinisme social ». Des sans-dents, des illettrés, des premiers de cordée, des jeunes poussés à devenir milliardaires…Les gouvernants ne cachent plus leur mépris des pauvres et leur servilité aux plus riches.
« Alors que Bossuet avait des mots très rudes face aux riches, on a l'impression que le seul pouvoir qui peut s'opposer à Trump, c'est celui des marchés financiers. Le néolibéralisme fait réapparaitre l'idée d'un ordre spontané du marché selon Hayek. Cette conception à l'échelle mondiale conduit à l'effacement des solidarités, au démantèlement des trois piliers de l'État social que sont les services publics, le droit du travail et la sécurité sociale. Les États ne sont plus chargés que de la mise en œuvre d'un marché total », expose Alain Supiot. Cette disparition des structures de redistribution étatiques explique selon lui, le retour des fondamentalismes religieux, des régressions identitaires, « chaque groupe se définissant en opposition par rapport aux autres ». Pour penser le monde, « qui s'oppose à l'immonde », Alain Supiot veut croire au syndicalisme, « dont la grande force est de rester ancré dans la réalité des citoyens, dans la diversité des expériences ».