À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
ENVIRONNEMENT

Gourmand en terres, eau et électricité : le « data center » va-t-il dévorer la France ?

21 mai 2026 | Mise à jour le 21 mai 2026
Par | Photo(s) : Laurent Hazgui pour « la Vie ouvrière »
Gourmand en terres, eau et électricité : le « data center » va-t-il dévorer la France ?

Le « Digital Park » de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, est le plus grand « data center » français. Il couvre 40 000 mètres carrés, et a une capacité de 80 mégawatts.

La France, avec plus de 350 « data centers », est le nouvel eldorado des géants de la tech, attirés par l'abondance d'électricité nucléaire et par les faveurs que leur accorde le gouvernement. Face aux impacts e­nvironnementaux désastreux et à l'absence de débats, des résistances s'organisent… Un article à retrouver dans le trimestriel « la Vie ouvrière », d’avril 2026.

C’est le data center de trop pour les riverains du Bourget. Cette commune de 16 000 habitants située en Seine-Saint-Denis pourrait accueillir un centre de données XXL : 25 300 m2 sur une friche industrielle de 3,5 hectares, en lieu et place d'un entrepôt fermé en 2022. Porté par la société britannique Segro, le bâtiment serait équipé de 33 groupes électrogènes de secours, de batteries lithium et de cuves de fioul, l'ensemble s'inscrivant dans une zone urbaine très dense, à moins de cinq cents mètres d'immeubles, de deux crèches, de six établissements scolaires et d'une maison de retraite.

« J'ai toujours rêvé d'habiter en face d'un data center », raille Adil Champion. Ce jeune papa a appris la nouvelle par une discrète affiche informant de l'enquête publique et a aussitôt rallié un collectif d'une centaine d'opposants. Lequel a réuni 18 000 signatures sur une pétition exigeant l'arrêt immédiat du projet. En vrac, ces citoyens avertis dénoncent l'absence de consultation, les nuisances sonores et la pollution atmosphérique ­– dues notamment aux groupes électrogènes. « Dans un rayon de moins de deux kilomètres, entre La Courneuve, Dugny et Le Bourget, on risque de se retrouver avec trois data centers totalisant environ 200 groupes électro­gènes », énumère Adil Champion.

En écho à ces inquiétudes, le 28 janvier 2026, l'enquête publique a assorti son avis favorable de réserves portant sur l'acoustique, la qualité de l'air et les mesures de décomposition d'un polluant éternel utilisé pour la production du froid. Elle impose en outre la tenue d'une réunion publique pour présenter le résultat des études complémentaires. Si ces réserves ne sont pas levées, l'avis sera réputé défavorable. « La question de ce nouveau projet est évocatrice de la problématique liée aux effets cumulés de data centers dans ce département. Il est évident que cette question devrait faire l'objet d'une réflexion structurée », conclut l'enquête publique.

La France, nouvelle terre promise

Au Bourget, comme à Wissous (Essonne), ­Marseille (Bouches-du-Rhône), ou bien encore en Irlande, en Espagne ou aux États-Unis, les résistances se multiplient face à ces entrepôts de serveurs dédiés au traitement et au stockage de données informatiques, qui prolifèrent pour alimenter l'insoutenable essor de l'intelligence artificielle. Le collectif marseillais Le Nuage était sous nos pieds, issu des luttes écologiques, en recense plus de 350 en France. Sous prétexte de souveraineté numérique, Emmanuel Macron, président de la « start-up nation », a annoncé 109 milliards d'euros d'investissements privés et a promis de livrer 63 sites clés en main pour faciliter leur installation.

Si l'Île-de France concentrait, en 2024, 75 à 80 % de ces mastodontes, devant Marseille, qui, avec ses câbles sous-marins, est considérée comme un hub (plate-forme) essentiel, l'ensemble du territoire est en passe d'être colonisé. Google prévoit de s'installer sur une friche militaire près de Châteauroux (Indre), dans un département rural sinistré. « La France est une des régions du monde où les data centers se développent le plus », constatent Tim et Antoine, militants du collectif, qui voient dans les constructions du pourtour méditerranéen « un enjeu géopolitique important et la volonté de concurrencer les “nouvelles routes de la soie” chinoises ».

Les géants de la tech apprécient particulièrement la relative abondance d'énergie, par ailleurs réputée « décarbonée » du fait de sa production nucléaire, et les facilités que le gouvernement leur accorde. Le projet de loi de simplification de la vie économique, qui doit être adopté cette année par les députés, prévoit de faire de ces data centers des « projets d'intérêt national majeur ». Cela leur permettrait de « déroger à certaines contraintes réglementaires en matière de protection de l'environnement, des espèces, d'artificialisation des terres, de la consultation du public », alerte Lou Welgryn, de l'association Data for Good. « Un décret publié en mars 2026 prévoit déjà de soustraire ces projets à une consultation sous l'égide de la Commission nationale du débat public », renchérit Maxime Colin, juriste à France Nature Environnement, en Île-de-France.

Accaparement des terres, de l'eau, de l'électricité

Pourtant, l'empreinte écologique de ces fermes à données, gloutonnes en électricité, eau et métaux rares peut se révéler dévastatrice. Une requête via ChatGPT consomme dix fois plus d'électricité qu'une simple recherche sur Google, d'après l'Agence internationale de l'énergie. À titre d'exemples, la future infrastructure du Bourget pourrait multiplier par trois la consommation d'énergie de la commune ; à Fouju, commune rurale de 639 habitants de Seine-et-Marne, le futur « campus IA », vanté par Emmanuel Macron et financé à hauteur de 50 milliards d'euros par un fonds émirati, devrait abriter 12 data centers, pour une consommation de 1 400 mégawatts (MW), « soit l'équivalent d'une ville d'un million d'habitants ou quasiment la capacité de l'EPR [réacteur nucléaire, NDLR] de Flamanville », évalue ­Christophe Aime, représentant de la CGT Mines-Énergie au Conseil supérieur de l'énergie.

Aujour­d'hui, les centres de données consomment 2,2 % de l'électricité en France. Une part qui, au train où vont les choses, pourrait être multipliée par trois d'ici à 2035, selon l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) et le Réseau de transport d'électricité (RTE). Aux États-Unis, les besoins électriques des data centers pourraient atteindre les 580 térawattheures (TWh) en 2028, selon l'Agence internationale de l'énergie, contre 176 TWh en 2023. À tel point que Microsoft a passé un contrat pour redémarrer, en 2028, l'un des réacteurs de Three Miles Island, centrale emblématique d'un accident nucléaire en 1979.

Cette prédation soulève des conflits d'usage. « Les priorités de raccordement sur le réseau public, dont bénéficient actuellement cinq sites de grande puissance, risquent de s'exercer au détriment d'autres infrastructures telles que des logements, des hôpitaux, ou des industries locales », explique Christophe Aime. Raison pour laquelle, notamment, la CGT revendique l'exclusion des data centers des procédures de raccordement accéléré tant que leurs impacts énergétiques ne sont pas maîtrisés, et la priorité aux usages essentiels.

Conflits d'usage

À Marseille, Tim et Antoine témoignent des choix qui sont opérés au détriment de la population : « L'électrification des quais, qui permet de réduire les nuisances sonores et la pollution de l'air dues aux bateaux de croisière, a été retardée pour privilégier le raccordement d'un data center. » Mêmes tensions sur l'eau dans un territoire sujet à la canicule et aux incendies : « Les eaux de l'ancienne galerie minière de Gardanne sont détournées au profit d'un data center, alors que des communes environnantes avaient proposé de les utiliser pour développer l'agriculture urbaine. » À l'échelle mondiale, souligne l'association La Quadrature du Net, la question de l'eau « atteint des proportions préoccupantes : Google annonçait, en 2021, avoir utilisé plus de quinze milliards de mètres cubes d'eau pour le refroidissement de ses centres ».

Ces entrepôts numériques accaparent aussi du foncier. Selon le collectif Le Nuage était sous nos pieds, les 26 sites vendus clés en main et rendus public couvriront 1 100 hectares à travers la France, dont 827 hectares en greenfield, c'est-à-dire vierges jusqu'ici de toute construction : « Des terres en partie non artificialisées ou des terres agricoles fertiles vont être recouvertes par des data centers. C'est le cas des 35 hectares de terres agricoles – dont 11 en agriculture biologique – achetés par Microsoft sur la commune de Petit-Landau, en Alsace. » Le projet de Campus IA à Fouju prévoit, lui, « l'artificialisation de 70 hectares de terres actuellement exploités comme zone agricole ou naturelle. Une emprise au sol en contradiction avec l'objectif zéro artificialisation nette fixé par la loi Climat et résilience », dénonce la CGT Mines-Énergie.

Une économie avare en emplois

La reconversion d'anciens sites de production (PSA à Aulnay-sous-Bois, usines de semi-conducteurs dans l'Essonne, de pneus dans les Hauts-de-France, etc.) incarne le basculement d'une économie industrielle vers une économie numérique peu pourvoyeuse d'emplois… « Le data center de La Courneuve, qui emploie une cinquantaine de salariés, s'est installé sur un ancien site d'Eurocopter qui comptait entre 700 et 1 000 personnes », témoigne Jean-Marie Baty, du Mouvement national de lutte pour l'environnement (MNLE). Le collectif Le Nuage était sous nos pieds évalue « le nombre d'équivalents temps plein créé à 1 pour 10 000 m2, alors qu'en moyenne l'industrie est à 50 ETP pour 10 000 m2 ».

Ces implantations posent aussi question en matière de démocratie locale. Les opérateurs avançant souvent masqués pour minimiser leur impact, avec la complicité des autorités. Dans l'Essonne, l'association Wissous Notre Ville a saisi le tribunal administratif de Versailles. Elle dénonce la manière dont l'entreprise américaine CyrusOne s'y est prise pour implanter son data center, dont le principal client est Amazon : en saucissonnant sa construction en trois phases, pour contourner certaines obligations administratives. « Cette progression furtive a permis de dissimuler que la totalité du projet portait sur un data center de 100 MW », vitupère Philippe De Fruyt, président de l'association. Toute la question est de savoir à quoi et à qui va servir cette surenchère : à fabriquer des vidéos de chats, des fausses informations, à renforcer le contrôle social ? Ou bien à soutenir les progrès de la médecine ? « La quête de souveraineté sert d'alibi à une dérégulation généralisée. Mais ce n'est pas parce qu'on facilite l'installation de data centers en France qu'on a la maîtrise de nos données », tacle Lou Welgryn, de l'association Data for Good.