20 avril 2026 | Mise à jour le 20 avril 2026
La contamination au cadmium de près de la moitié de la population adulte en France, révélée par le dernier rapport de l’Anses, relance un débat plus large sur les angles morts des politiques sanitaires. Entretien avec Eléonore Kubik, cheffe de projet consommation de l’association Information et défense des consommateurs salariés (
Indecosa-CGT), qui pointe les effets combinés du lobbying industriel et de l’inaction politique.
Comment votre association a-t-elle perçu le dernier rapport de l'Anses sur le cadmium ?
Quand le scandale est apparu, on a constaté que ça devenait, hélas, une habitude. On ne compte plus les histoires qui se répètent avec, à chaque fois, le même narratif : on réalise qu’une substance utilisée majoritairement pour le profit d’une petite niche d’acteurs se révèle toxique, voire létale dans certains cas. Et curieusement, des acteurs associatifs ou des agences publiques ont déjà alerté depuis longtemps. Mais ça n’a pas été suivi d'effet parce qu’on a, d’un côté, un lobbying industriel qui est solide et qui a bien compris que le temps de la science et des preuves scientifiques était particulièrement long, ce qui leur laisse le temps de continuer d'utiliser les substances en jouant sur l'incertitude. Et, de l’autre côté, les pouvoirs publics, qui sont au mieux dépassés, au pire complices. Ce coup-ci, c’est le cadmium, mais il y a eu le chlordécone, il y a eu le glyphosate, l’amiante, il y a les PFAS… La liste est encore longue et l'histoire est toujours la même.
Comment faire pour rompre ce cycle ?
Il faut qu’on établisse un cadre réglementaire strict, fondé sur le principe de précaution. C’est-à-dire que tant qu’on n’est pas sûr de la non-dangerosité d'un produit, on ne le commercialise pas. La durée pendant laquelle des produits toxiques jouissent du bénéfice du doute est critique : la contamination progressive de nos espaces environnementaux entraîne des effets projetés sur plusieurs générations. Le chlordécone, pour ça, est un des plus tristes exemples.
Ensuite, il est impératif que la preuve scientifique soit à la charge des metteurs sur le marché, pas des victimes. Enfin, qu'on réoriente nos politiques agricoles avec un véritable accompagnement de nos agriculteurs vers des pratiques beaucoup plus respectueuses de l'environnement. Il y a une rumeur un peu fâcheuse, dans l'air du temps, qui prétend que l’écologie, c’est un truc de bobos, que ça complique tout, qu'il faut être compétitif, tout simplifier, que ces saletés d’écolos gauchos ne comprennent pas que les vraies gens qui travaillent ont besoin qu’on les laisse tranquilles… Mais, en réalité, les agriculteurs sont les premiers à ne pas vivre de leur boulot, à mourir de cancer et à avoir la corde au cou.
La balle est donc dans le camp des pouvoirs publics …
Quand on arrive à des taux de contamination tels que ceux du cadmium, en l'occurrence près de la moitié de la population adulte, la question de la responsabilité devant la justice est épineuse. Il y a bien des gens qui ont dit oui, il y en a qui n’ont rien dit, alors qu’ils avaient le pouvoir ou le devoir de le faire. Quand le gros des problèmes sanitaires va se poser, il faudra pouvoir identifier qui entraîner devant les tribunaux, et c'est difficile. Mais les pouvoirs publics ont clairement une responsabilité dans la situation.
Après, est-ce que c'est un calcul de longue haleine, une déresponsabilisation complète ou de l’incompétence ? La question est ouverte. Depuis les années 1970, on parle de scandales sanitaires dans le secteur hospitalier, dans le secteur de l’agriculture, des conséquences dans le secteur industriel.… Il n'empêche que, pour l’instant, même s’il y a eu des progrès, la majorité des décisions reste quand même systématiquement aux mains d’un petit groupe, qui défend des intérêts qui ne sont clairement pas ceux du plus grand nombre. Les contaminations de masse sont aussi des problèmes démocratiques. Or il y a en France une recrudescence de la violence et du mépris dans la manière dont le pouvoir s'adresse aux acteurs scientifiques, associatifs, et aux citoyens, en règle générale.