La CGT d'ArcelorMittal a déposé, le 28 avril, une citation directe à comparaître contre la direction du site de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), qu'elle accuse d'avoir falsifié des prélèvements d'amiante. Une procédure judiciaire rapide, grâce à laquelle le syndicat espère créer un précédent.
« Qu'est-ce qui va se passer ? Est-ce que je vais pouvoir profiter de ma retraite ? Peut-être que je vais bientôt découvrir que j'ai un cancer… C'est pile ou face, maintenant. » D'un ton presque résigné, bien que teinté d'angoisse, Julien (le prénom a été modifié) égrène les questions qui se bousculent dans sa tête depuis qu'un scanner a révélé, en 2023, la présence de huit nodules sur ses poumons. « Physiquement, je n'ai aucun symptôme, mais, mentalement, c'est très difficile, admet-il. Je vis dans la crainte. » D'autant plus quand il voit « les filtres noircis de son masque » au travail. Après plus de trente ans au département aciérie d'ArcelorMittal, il estime « avoir consacré sa vie à la boîte » et « mériter que le danger soit reconnu pour pouvoir être soigné convenablement ».
Depuis plusieurs années, la CGT d'ArcelorMittal du site de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, use de nombreux recours pour faire reconnaître l'exposition des salariés à l'amiante et aux agents cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR). Le syndicat espère pouvoir enfin y parvenir par le biais d'une procédure judiciaire accélérée. Le 28 avril, il a déposé une citation directe à comparaître au tribunal correctionnel d'Aix-en-Provence à l'encontre de la direction d'ArcelorMittal pour délit d'entrave, que NVO.fr a pu consulter.
Des fibres d’amiante détectées
« Tout part du déclenchement d'un danger grave et imminent (DGI), le 5 février 2026, au département finissages, où il y avait une suspicion d'amiante au niveau du bardage », retrace Zidane Mérabet, délégué CGT du site. S’ensuit alors une réunion extraordinaire de la Commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), lors de laquelle il est décidé de réaliser des prélèvements. « Mais, dès le lendemain, la direction nous a convoqués, raconte le syndicaliste. Elle nous a indiqué qu'en l'absence de résultats, le DGI était levé. On est donc retournés sur le chantier, mais des collègues nous ont interpellés pour nous dire que le préleveur était repassé pendant qu'on était justement en réunion. On l'a appelé pour lui demander des explications. Il nous a expliqué qu'il était revenu parce que, parmi les prélèvements, certains s'étaient révélés positifs. »
Le syndicat soupçonne donc la direction d'avoir menti quant à la présence d'amiante dans les prélèvements, et d'avoir mandaté une nouvelle intervention du préleveur sans en avertir la CSSCT. Dans le rapport d'analyse réalisé le 5 février 2026, que NVO.fr a pu consulter, il apparaît bel et bien que des fibres d'amiante ont été détectées sur l'un des fours. « Et ça pourrait ne pas être la première fois, vu le nombre de procédures DGI qu'on a lancées », s'interroge Zidane Mérabet.
Questionnée à ce propos, l'entreprise indique ne pas vouloir commenter une procédure en cours. Et rappelle ses engagements en matière de santé et de sécurité au travail, qu'elle définit comme des « priorités absolues ». « Sur le site de Fos-sur-Mer, les évolutions en matière de santé et de sécurité reposent sur des investissements permettant d'améliorer la protection collective, mais aussi sur un dispositif de prévention complet, associant formation, amélioration continue des pratiques et suivi médical de tous les salariés », explique-t-elle.
Ce sera donc à la justice de trancher. La première date d'audience est fixée au début de juillet. Me Julie Andreu, avocate de la CGT d'ArcelorMittal, part assez confiante : « On a un rapport de l'inspection du travail qui dresse une chronologie des faits et pointe qu'il y a eu des manquements et que certaines informations auraient dû être transmises au CSE. » Surtout, elle évoque un moyen, avec cette procédure qui permet d’éviter la phase de l’instruction, de gagner du temps, un gain non négligeable quand la santé des salariés est en jeu.
Près de 600 salariés en suivi médical renforcé
En tout, quatre responsables, présumés innocents, sont cités à comparaître, ainsi que la SAS ArcelorMittal Méditerranée. Pour le syndicat, une victoire dans ce procès serait non seulement symbolique, mais pourrait l'aider, de manière globale, à appuyer la reconnaissance des risques auxquels les salariés sont exposés. La CGT a déjà lancé, en juin 2024 et en avril dernier, deux procédures au conseil des prud'hommes de Martigues, pour faire reconnaître un préjudice d'anxiété des employés, ce qui leur permettrait, en cas de maladie, de prouver le lien entre leur pathologie et le travail.
Sur le site d'ArcelorMittal, près de 600 salariés actifs bénéficient d'un suivi médical renforcé sur près de 2 500, d'après les chiffres de la médecine du travail. Ils sont en grande partie accompagnés par Christiane de Félice. Présidente de l'Association de défense des victimes des maladies professionnelles de l’Ouest de l’étang de Berre (Adevimap), elle estime que les risques de maladie des employés sont divers : cancer broncho-pulmonaire, fibrose pulmonaire ou encore plaques pleurales. Elle décompte, sur les vingt dernières années, 72 cas de cancers et 55 déclarations de maladies professionnelles dues à l'amiante. Des pathologies qui s'accompagnent, en général, d'une dégradation très rapide de l'état de santé : « En l'espace de quelques mois, certains qui faisaient du sport perdent 10 kg ou deviennent incapables de marcher », relate Christiane de Félice. « Il y a généralement un temps de latence avant que la maladie ne se déclare, mais, ensuite, ça va très vite, poursuit-elle. Ceux qui travaillent sont, en règle générale, les victimes de demain. Quand vous commencez à ressentir les symptômes, ce n’est pas le début de la fin, mais presque. » Voilà pourquoi il faut se presser d'agir, à ses yeux.
La CGT avait réclamé au ministère du Travail le classement du site industriel comme amianté, qui permettrait aux salariés de toucher l'allocation de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante (Acaata) et de partir plus tôt à la retraite. Mais leur demande a été rejetée en novembre 2025. « Comme le ministère s'appuie exclusivement sur les prélèvements d'Arcelor, si on arrive à prouver qu'ils sont faux grâce à cette procédure judiciaire au pénal, ça pourrait faire bouger les choses », évalue Me Julie Andreu. « En tout cas, ce ne serait pas un cadeau de pouvoir partir plus tôt à la retraite », considère Julien. « Ce serait juste récupérer un peu d'espérance de vie. Ça me permettrait d'arrêter de travailler l'année prochaine et d'espérer profiter », ajoute-t-il, un sourire dans la voix. Avant de souffler : « À moins que je meure d'ici-là. »
Jeanne Genêt