Le groupe Michelin vient d'annoncer, le 28 mai, l’ouverture d’un plan de départs volontaires visant à supprimer 1 500 emplois en trois ans. Une décision qui intervient moins d’un an avant la fermeture de l'usine de Vannes, dans le Morbihan, qui avait laissé 299 salariés sur le carreau et dont plus d’un tiers cherchent encore aujourd’hui du travail.
À 57 ans, Christophe Bourven va bientôt faire le saut dans l'inconnu. Il fait partie des 299 salariés de l'usine Michelin de Vannes, dans le Morbihan, à avoir perdu leur travail le 1er septembre 2025, lors de la fermeture du site spécialisé dans la fabrication de renforts métalliques – s'ajoutant aux 947 travailleurs de l'usine de Cholet (Maine-et-Loire), fermée en même temps. L'homme, qui a passé quinze ans en production, termine à la fin du mois de juin une formation en mécanique nautique, sans savoir ce qui l'attend désormais : « Les débouchés sont de moins en moins nombreux, même pour les plus jeunes. Il me reste sept ans à faire. Que se passe-t-il si je ne retrouve pas de boulot ? »
Il n'est pas le seul dans cette situation. D'après le comité stratégique présidé par le préfet du Morbihan, Michaël Galy, et chargé « d'assurer un suivi régulier du plan de reclassement des salariés, de la revitalisation du bassin d'emploi et de la reconversion du site industriel », 131 ex-Michelin cherchent toujours un emploi. Tandis que six d’entre eux ont créé leur entreprise, que 16 ont intégré une autre usine Michelin, que 93 ont signé un CDI et que 41 ont été mis en pré-retraite, touchant 75 % de leur salaire jusqu'à l'âge légal – l'un d'eux est mort depuis. Des chiffres inquiétants, alors que le leader français des pneumatiques vient d’annoncer, le 28 mai, l’ouverture d’un plan de départs volontaires, qui pourrait supprimer 1 500 postes d’ici à trois ans.
Trop jeune… ou trop vieux
Christophe Bourven, lui, ne pouvait pas bénéficier de la mesure d'âge : « D’un côté, je suis trop jeune pour la pré-retraite ; de l’autre, trop vieux pour le marché du travail. » Neuf des douze mois de son congé de reclassement, durant lequel il a perçu 90 % de son salaire net, ont été consacrés à sa formation, dont il a dû financer une partie : « Michelin nous a donné une enveloppe de 12 000 € pour nous former, mais la mienne coûte 17 000 €. Heureusement, j'avais un peu de CPF [compte personnel de formation], mais j'ai dû mettre 3 000 € de ma poche. »
Il s'apprête à engager des démarches pour demander un prolongement de trois mois de son congé : « Il se termine le 31 août, ce qui me laisse peu de temps pour trouver un emploi au sortir de ma formation, surtout vu mon âge. » Tant que son congé de reclassement n'est pas terminé, il ne peut pas non plus toucher les indemnités de licenciement : soit, en plus des indemnités obligatoires, 40 000 € brut d’indemnités supra-légales et une majoration de 1 250 € par année d'ancienneté.
Un motif économique illégitime
Dans l'usine bretonne, la moyenne d'âge était de 47 ans. « Si on ne prend que le collège ouvrier, on peut ajouter sept ans à cette moyenne », souligne Nicolas Voiret, 55 ans, dont vingt-quatre passés chez Michelin. « Vu le nombre de postes auxquels j'ai postulé et le faible taux de réponse, je ne suis pas optimiste. » Ancien élu CGT (qui représentait 66 % de l'audience sur le site de Vannes), il vient seulement d'entrer en congé de reclassement, après avoir été officiellement licencié le 27 mai 2026.
Le ministère du Travail a annulé la décision de l'inspection du travail de Vannes, qui avait refusé le motif économique avancé par Michelin pour justifier le licenciement des élus, salariés protégés. Pour défendre la fermeture des sites de Vannes et Cholet, le géant du pneu, qui a bénéficié de 40 millions d'euros de crédit d'impôt recherche en 2023 et 32 millions d'exonérations sur les cotisations salariales, a pointé du doigt la concurrence asiatique et « l'enfer fiscal et social » que subiraient les entreprises françaises.
« Michelin licencie des Français… et accuse les Français d'en être responsables », ironise Nicolas Voiret. L’ancien élu CGT précise : « Les machines de Vannes ont été envoyées à l'usine roumaine de Zalău, rachetée en 2001 par le groupe. Michelin est un leader mondial incontesté et incontestable, avec des résultats financiers qui sont formidables, et qui distribue deux milliards aux actionnaires. Il n'y a pas de motif économique à la fermeture du site du Vannes. »
« Nos sites ferment mais ça ne suffit pas »
Les travailleurs vannetais sur le carreau sont désormais accompagnés par Randstad, l'agence mandatée par le groupe pour suivre leur recherche d'emploi et de formation. « Est-ce que 100 % vont réussir à rebondir ? Je l'espère, mais dans la conjoncture actuelle, ça devient compliqué », estime Christophe Villate, ancien élu CGT de 53 ans, et presque trente années passées chez Michelin, en maintenance.
Pour preuve, il cite les trois salariés embauchés par la biscuiterie La Trinitaine : placée en redressement judiciaire et reprise en janvier 2026 par le fonds d’investissement Breizh Rebond, l'entreprise a licencié 84 salariés, dont deux ex-Michelin. « Comme ils avaient signé un CDI, ils sont sortis du congé de reclassement. Plus de suivi, le processus s'arrête…, déplore l'ancien élu. Subir deux licenciements économiques en un an, c'est lourd à porter. »
Christophe Villate pointe du doigt d'autres difficultés : beaucoup acceptent des emplois avec une forte perte de salaire, parfois au Smic, tandis que de nombreux salariés souffrent de pathologies et de maladies professionnelles, ce qui complique la recherche d'emploi. C'est le cas de Nicolas Voiret, reconnu travailleur handicapé (RQTH) et bénéficiaire de l'obligation d'emploi des travailleurs handicapés (BOETH). Atteint de plusieurs tumeurs bénignes au cerveau, il porte aux prud'hommes un dossier relatif à la présence d'amiante dans l'usine, aux côtés de sept autres ouvriers.
Aujourd'hui, les ex-Michelin regardent, amers, les nouvelles annonces de leur ancien employeur, dont le plan de départs volontaires visant à supprimer 1500 postes d'ici à trois ans : « Nos sites ferment mais ça ne suffit pas. Et Michelin recommence, même pas un an plus tard, avec un plan de départs volontaires, qui mènera au même résultat et à la fermeture d'autres sites », prédit Nicolas Voiret, pour qui la situation à Vannes est « symptomatique des misères que rencontrent les travailleurs français », abandonnés par un État qui « ne défend pas son industrie et les salariés de cette industrie ». De son côté, Christophe Bourven abonde : « J'ai été jeté à la rue, c’est tout. On a fait les 3×8, on a bossé dur et on a été jetés, pas comme des malpropres, mais presque. »
Anaïs Lecoq