16 juin 2026 | Mise à jour le 16 juin 2026
Dans un rapport publié début juin, l'Unédic a montré que la moitié des allocataires de l'Assurance chômage avaient retravaillé au bout de quatre mois d’indemnisation. Un nouveau désaveu apporté au mythe du chômeur paresseux, qui continue néanmoins d’être convoqué et d’alimenter les décisions politiques. Entretien avec Yves Zoberman, qui retrace l’histoire de ce stéréotype, de la Rome antique à la crise de 1929, en passant par l’avènement du protestantisme au XVIe siècle.
Un rapport publié début juin par l’Unédic révèle que 50 % des allocataires de l’Assurance-chômage ont retravaillé au bout de quatre mois d’indemnisation. De quoi tordre le cou au cliché selon lequel les chômeurs préféreraient bénéficier de leurs allocations plutôt que de chercher et trouver du travail. Pourtant, ce stéréotype a la peau dure et semble résister à l’épreuve des faits. Le 11 mai, le Sénat a voté une loi contre la fraude sociale, reconduisant le soupçon généralisé contre les allocataires. Mais d’où vient cette figure du chômeur profiteur encore largement reconduite et à quoi sert-elle politiquement ? Entretien avec Yves Zoberman, auteur d’Une Histoire du chômage, De l’Antiquité à nos jours, rééditée en 2023 aux éditions Apogée.
Le stéréotype du chômeur paresseux est-il une construction moderne, ou l'évolution d'un mythe plus ancien ?
Yves Zoberman : La vision morale de l'oisiveté est ancienne mais il a fallu quand même beaucoup de temps pour qu’elle fasse l’objet d’une condamnation généralisée. Dans l'Antiquité romaine, la notion d'otium désigne l'oisiveté féconde, qui s'oppose au negocium, les activités courantes et productives. Le negocium, consiste à aller dans le monde pour négocier, pour participer, l’otium, à se retirer du monde, et c'est alors plutôt valorisé. Cette vision va se transformer avec l'Église. Si au Moyen-âge, l'inactivité peut être vue comme un moment de recueillement, elle peut aussi être considérée comme un refus de fournir les efforts pour acquérir des biens spirituels, et là ça devient un péché. Il y a plusieurs proverbes dans la bible qui vont en ce sens, comme par exemple: « L’homme nonchalant ne rôtit pas son gibier », ou encore « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ».
Pensez-vous que cette rhétorique de l'effort a posé les jalons de la pensée méritocratique moderne ?
Oui, assurément. La principale bascule a eu lieu au XVIe siècle, avec Calvin et le protestantisme. Désormais, l'oisiveté deviens un péché mortel et, au contraire, il n'y a plus de péché à faire de l'argent, et il est même nécessaire de participer aux affaires. Les économistes protestants valorisent le travail, la production, la richesse. Pour faire société, il faut participer. Ce qui peut expliquer pourquoi dans les pays anglosaxons, comme la Grande-Bretagne et les États-Unis, où le protestantisme s’est largement répondu, le capitalisme s'est développé particulièrement rapidement. Aujourd'hui cette morale économique est restée.
Depuis quand le chômage est-il perçu comme une faute individuelle et non comme une défaillance du système ?
C'est difficile à dater précisément. Les grandes crises récentes sont des moments révélateurs : en 1929, les gens travaillaient et soudainement, ne travaillaient plus, idem en 1973. À ce moment-là, il est évident que c'est le système qui est vérolé jusqu'à la moelle et que les personnes qui perdent leurs emplois sont des victimes. Aujourd'hui, je dirais qu'il y a eu une transition vers une perception plus individualiste de la société et du travail, loin de la vision collective de l'après-guerre, qui a vu naître les avancées sociales qu'on connaît en France. Valoriser l'individu ça peut permettre de s'épanouir, mais c'est aussi une manière de faire peser sur les épaules des personnes les échecs du système.
À quoi sert ce cliché du chômeur assisté aujourd'hui, pourquoi est-il convoqué ?
On sait bien que c’est lié à une opinion politique, opposée à l'idée de gauche que le travail serait un droit pour tous, que la société doit garantir. La fameuse phrase d'Emmanuel Macron, prononcée en septembre 2018, « Je traverse la rue et je vous trouve un travail » emblématise cette logique, en jetant l'opprobre sur ceux qui refuseraient de travailler par paresse. Évidemment, ce n'est pas aussi simple que ça. À partir du moment où on place comme vertu première d’avoir de l’argent, on ne pense plus au travail, on ne pense plus à l’effort, on perd de vue un certain nombre de valeurs qui peuvent aussi faire du travail un moyen de s'émanciper et de s'intégrer. Sur les chômeurs pèse un soupçon moral, or c'est très réducteur de faire de la politique une affaire de jugement moraux.
Une Histoire du chômage, De l’Antiquité à nos jours, de Yves Zoberman, Perrin, 2011, 340 p.