Alors que le géant pétrogazier continue d’accroître sa production d’hydrocarbures, l’université de Montpellier lui ouvre les portes d’un master consacré aux métiers de la transition énergétique. Dénoncée comme une opération de greenwashing et un nouveau signe de l'emprise croissante du privé sur l’université publique, la convention autorise Total à participer aux enseignements… mais aussi à l’évaluation des étudiants.
Classée 14e université mondiale en écologie par le classement de Shanghai, l’université de Montpellier a choisi d’ouvrir les portes de son master Énergies à une multinationale mastodonte des hydrocarbures, émettrice d’un volume faramineux de gaz à effet de serre. Adoptée le 11 juin à l’issue d’un vote extrêmement serré – 14 voix pour, 14 contre, le président de l’université faisant jouer sa double-voix – la convention réglant ce partenariat a provoqué l'indignation et la mobilisation d’étudiants et d’enseignants-chercheurs. Au-delà de la polémique locale, elle marque une nouvelle étape dans l'emprise du privé sur l’enseignement supérieur.
Ce que prévoit la convention
Présenté comme exclusivement pédagogique, le partenariat prévoit que des salariés et retraités de l'entreprise, réunis au sein du dispositif « TotalEnergies Professeurs Associés », assurent environ 62 heures d'enseignement sur l’ensemble du master et contribuent à la conception de plusieurs unités d'enseignement consacrées aux « enjeux énergétiques », au « développement durable », au « management de projets » ou encore à la « qualité, sécurité, environnement ». « Les interventions de professionnels, les visites de sites et les opportunités de stages ou d'alternance constituent un véritable atout pour l'insertion professionnelle de nos étudiants », estime Jean-Michel Marin, doyen de la Faculté des sciences.
« Les formations concernées préparent des étudiants qui travailleront demain dans les domaines de la transition énergétique, des énergies renouvelables, du stockage de l'énergie, des réseaux énergétiques et des matériaux bas carbone », poursuit-il, précisant que la convention « ne concerne pas les activités pétrolières ou gazières de TotalEnergies. » Une manière de cadrer le partenariat sur ses seuls aspects « verts », en décalage avec la trajectoire industrielle du groupe, qui poursuit la hausse de sa production d'hydrocarbures (+4% de production de pétrole et de gaz en 2025).
L'article 2 de la convention prévoit quant à lui que les professionnels de TotalEnergies « participeront aux contrôles des connaissances » et « noteront les étudiants en partenariat avec les enseignants ». Une entreprise dont l’activité repose toujours très majoritairement sur les énergies fossiles pourra ainsi participer à l’évaluation des futurs spécialistes de la transition énergétique. Une « implication inacceptable », relève Mathieu Romagny, enseignant-chercheur à la Faculté des sciences et élu au conseil d'administration sur la liste commune SNESUP-FSU, SUD, CGT.
Oppositions et accusations de greenwashing
En réaction, enseignants, étudiants et personnels de l'université ont tenté de riposter. Une pétition rassemblant plus de 2 000 signatures, dont celle du vice-président du GIEC Jean Jouzel, dénonce les termes de la convention. « En préambule de la convention, Total se présente comme un acteur économique majeur de la transition écologique, avec une ambition de neutralité carbone en 2050. Ce sont ces mêmes expressions pour lesquelles ils ont été condamnés l'an passé (le 23 octobre 2025, NDLR) par le Tribunal judiciaire de Paris pour greenwashing », souligne Mathieu Romagny.
Au-delà des mots, les opposants pointent la trajectoire industrielle du groupe, qui prévoit une hausse d'environ 3 % par an de sa production fossile jusqu'en 2030. « Leur production est à 98 % composée d'hydrocarbures », poursuit le professeur. « À l'inverse, Enercoop, qui est à 100 % dans le renouvelable, n'a pas de convention et bénéficie d'un volume d'heures de cours trois fois moindre à l'UM. »
La liberté académique est aussi en question, alors que la convention inclut une clause de non-dénigrement, classique dans ce type de partenariat, mais étendue à l'ensemble des personnels de l'université. « Total recherche une caution scientifique. La stratégie de l'entreprise est d'asseoir sa légitimité. C'est une stratégie habituelle de lobbying », estime Mathieu Romagny. Si le doyen de la faculté de sciences assure que les étudiants « pourront garder toute liberté de penser » et que « les contenus des enseignements, les modalités d'évaluation et les diplômes demeurent sous la responsabilité de l'université », les oppositions persistent : « Il leur sera pour autant impossible de critiquer une entreprise qui les évalue directement », juge Mathieu Romagny.
Le 24 juin, le syndicat étudiant Combat Universitaire de Montpellier (SCUM) prolongeait la dynamique de la pétition avec une action de protestation lors des « Montpellier Global Days 2026 », dénonçant « l'hypocrisie » de conclure un tel partenariat dans l'une des universités les mieux classées en écologie au niveau international. Doctorant en écologie à l'UM, Nathan H. a rejoint la mobilisation contre le partenariat : « On sait que les industries cherchent à rentrer là où il y a une production de connaissance pour l'influencer. Cela leur permet d'éviter que l'on parle des horreurs qu'ils font partout dans le monde, ou du fait qu'ils ont tu la réalité du réchauffement climatique pendant des décennies… »
Quand le privé va toujours plus loin
Si le doyen de la Faculté des sciences, Jean-Michel Marin indique que le partenariat « ne prévoit aucun financement de la recherche et n'est pas économique », le sujet interroge la place croissante des grands groupes privés dans des universités en manque de moyens. Ces dernières années, Total a déjà pu s'implanter dans les facultés de Strasbourg, de Paris-Saclay ou encore de Pau. Enseignant-Chercheur à l'Université de Strasbourg, Julien Gossa documente la façon dont les facultés sont fragilisées financièrement, favorisant l'acceptation d’accords autrefois impensables : « Il y a toujours eu des liens entre les grandes industries et la recherche publique, ce qui est sain, car ça permet de l'innovation et de l'insertion professionnelle. Mais cela n'a jamais été suffisant pour le gouvernement. Depuis les années 90 s'est imposée l'idée que l'université ne sert pas à grand-chose et que son utilité repose sur l'insertion professionnelle. Les financements sont donc de plus en plus conditionnés à la réalisation de partenariats », explique-t-il.
Pour lui, ces accords peuvent avoir un intérêt pédagogique, mais franchissent parfois une ligne rouge. « Il ne faut pas rendre les étudiants dépendants de ces entreprises. En permettant à Total d'évaluer les élèves, on enlève aux jeunes un filet de sécurité. Ils ne doivent plus seulement réussir un exercice pédagogique, mais montrer à un employeur potentiel qu'ils doivent être embauchés. » Il y perçoit aussi une logique de recrutement des talents de demain assumée, alors que de plus en plus d'étudiants tendent à « bifurquer. Les jeunes ne veulent plus travailler pour eux et détruire la planète. »
Alors que la pétition contre le partenariat entre l'UM et TotalEnergies continue de circuler, les élus mobilisés envisagent de rencontrer la vice-présidence chargée de la déontologie et de l'éthique de l'université. L'objectif : éviter que « des partenariats comme celui avec Total deviennent monnaie courante ». Nathan H. rappelle que ces questions ne sont pas nouvelles sur le campus. En début d'année, des blocages avaient déjà visé plusieurs partenariats de recherche entre l'UM et des universités israéliennes ou l'industrie de l'armement, donnant lieu à des interventions policières. Pour le doctorant, « il n'est pas impossible que de nouvelles actions visées et de nouveaux blocages aient lieu à la rentrée, car on arrive peut-être au bout de la stratégie de communication.»
Pablo Patarin