29 juin 2026 | Mise à jour le 26 juin 2026
Malléables, pas chers, disponibles en très grand nombre. Les étudiants stagiaires sont une aubaine pour une partie des employeurs peu scrupuleux, étrangers à la logique de transmission des savoirs dans un cadre épanouissant. Par ricochet, l'insertion professionnelle des jeunes diplômés en pâtit.
Coincée entre le marteau et l'enclume. « Depuis la fin de mes études en journalisme, en 2024, c'est très compliqué de trouver un emploi », désespère Zita (le prénom a été modifié). « Les offres publiées concernent surtout des stages. Ou des postes nécessitant cinq ou dix ans d'expérience… Il n'y a pas de place pour les jeunes diplômés, ça me saoule ! Faute de mieux, je suis bénévole dans une radio locale… Avec mes ex-camarades de promo, on s'interroge : à quoi ça sert de passer un concours, de faire un Master dans une école reconnue, si le chômage est au bout du chemin ? »
Un témoignage qui bien entendu relève d’une tendance de fond. Dominique Glaymann, professeur émérite en sociologie à l'Université d'Évry, s'est intéressé à la « stagification », soit l'inflation auto-entretenue des stages. L'origine du problème remonterait aux années 80-90, à la croisée de deux phénomènes. « La démocratisation scolaire, d'une part, avec l'objectif fixé par l'Éducation nationale d'atteindre 80 % d'une classe d'âge au Bac. Les jeunes sont plus nombreux à accéder aux études supérieures et sont mieux formés que leurs aînés. D'autre part, l'installation d'un chômage de masse, dont les débutants sont les premières victimes. »
La question de leur insertion professionnelle agite dès lors les débats. Et le monde de l'entreprise ne tarde pas à réagir. « Les employeurs vont mettre en avant toutes sortes d'obstacles pour entraver leur embauche, prétextant un manque d'expérience, qu'ils coûtent trop cher, qu'ils ne sont pas bien préparés au monde du travail… Comme si leurs formations étaient totalement déconnectées de la réalité ! ». Les stages font alors leur apparition dans les cursus en vue de « professionnaliser les formations. » Une expression « absolument jamais définie par les pouvoirs publics », précise-t-il. Selon Dominique Glaymann, ils seraient environ 1.5 million de stagiaires chaque année. Concurrents, malgré eux, des étudiants fraîchement diplômés.
Perversion du système
Au fil des décennies, la philosophie des stages – une immersion provisoire dans une situation de travail sous la supervision d'un tuteur – a été pervertie. Une partie du patronat y voit un réservoir de main-d'œuvre quasi gratuite et jetable. De leur point de vue, les avantages sont indéniables : gratification financière (nette de toutes cotisations sociales) obligatoire seulement au-delà de deux mois, application du Code de l'Éducation et non de celui du Travail, une convention de stage plus facile à rompre qu'un contrat de travail, etc.
La rédaction même des offres, sur les plateformes comme LinkedIn, adopte le vocabulaire des annonces de CDD ou CDI : « autonomie » exigée, des « missions » à remplir, des logiciels à « maîtriser »… mais nulle mention de « l'encadrement » ou d'un « tuteur » ! L'honnêteté n'est pas toujours au rendez-vous. Léa (nom modifié), aspirante journaliste, en a fait l'amer expérience. « Une fois, je me suis déplacée pour un poste que je voulais vraiment. Trois heures de marche en plein Paris. C'est seulement dans son bureau que le chef m'a dit que c'était un stage… Ce n'était pas précisé. »
« Compte tenu de leur réalité budgétaire, un certain nombre d'entités (privées ou publiques) font du recours massif aux stagiaires un modèle économique : la presse, la communication, le monde de l'art, un tas de festivals de musique, etc. Pour les employeurs en recherche de flexibilité, c'est l'idéal. Une vraie armée de réserve sur le marché du travail, qu'il suffit de motiver avec une lointaine promesse d'embauche », éclaire Dominique Glaymann. « Le secteur tertiaire, pourvoyeur de 80 % des postes à l'échelle nationale, est majoritairement impliqué. »
Parfois, les étudiants sont formatés à ce mode de fonctionnement dès leur entrée sur les bancs de la fac. Une manière de faire perdurer le système. « Nous étions prévenus que le milieu était précaire, qu'il fallait enchaîner les stages pour se démarquer », témoigne Sanaa, titulaire d'un Master métiers du livre. « Pire : il fallait s'estimer chanceux si nous en dénichions un dans une grande maison d'édition ! On y croyait… Après tout, nous avions réussi à intégrer une formation sélective, nous pensions réellement obtenir un poste fixe à la fin. » Désabusée, sans proposition concrète en fin de cursus, elle a quitté ce milieu.
Frustration et combines
Dans ces conditions, décrocher un emploi dans un secteur touché par la « stagification » relève du parcours du combattant. Léa entretient son réseau afin d'être informée d'une opportunité, « sans aucune garantie d'être contactée malgré tout. » Zita, faute de pouvoir accumuler suffisamment d'expérience professionnelle, maquille son CV pour le rendre plus séduisant aux yeux des recruteurs. Les stages réalisés en école de journalisme deviennent des CDD. « Les compétences, je les ai. Oui, j'ai peur d'être démasquée. Mais moi, je veux juste bosser ! »
À l'image des autres personnes interrogées, Chloé (dont le prénom a également été modifié) ressent de la frustration et de la colère. Chargée de communication, elle cherche un nouvel employeur dans sa branche. « Je n'en peux plus de ces stages, avec des missions correspondant à celles d'un salarié (…) Ça veut dire quoi ? Que pour m'épanouir sur le plan professionnel, gagner ma vie, je vais devoir déménager ou me réorienter ? Même si je n'en ai pas envie ? »
Dominique Glaymann porte un regard très critique sur l'usage abusif de stagiaires. « C'est une logique court-termiste. À force de valoriser le travail low-cost, et la main-d'œuvre sans cesse renouvelable, nous portons atteinte à la richesse d'une économie : la productivité des travailleurs. » Et, en bout de chaîne, à la capacité de vivre dignement de son activité.
Jonathan Konitz