23 juin 2026 | Mise à jour le 22 juin 2026
Une proposition de loi, déposée en juin par le député La France insoumise Paul Vannier, veut supprimer le stage en entreprise obligatoire en seconde et réformer celui de troisième. Une initiative globalement saluée par la CGT Éduc’action, qui pointe la tendance de ces séquences d’observation à renforcer les inégalités sociales et, surtout, à plonger des adolescents dans des secteurs très accidentogènes, alors que six adolescents sont déjà morts en stage ou en apprentissage depuis 2025.
Depuis l’instauration, en 2024, du stage d'observation obligatoire pour les élèves de seconde, décidé par Gabriel Attal lors de son passage express au ministère de l'Éducation nationale, Rémy Reynaud suit ses élèves avec attention. Chaque deuxième quinzaine de juin, ce professeur de sciences économiques et sociales (SES) dans un lycée marseillais, également secrétaire national de la CGT Éduc'action, prend son téléphone et contacte les tuteurs, « non pas pour leur demander si l'élève se comporte bien, mais si on lui a bien expliqué les règles de sécurité ».
Pour l'enseignant, ce stage de deux semaines – qu’une proposition de loi portée par le député LFI élu dans le Val-d’Oise, Paul Vannier, entend supprimer, tout en réformant son équivalent de troisième -, présenté comme un outil de la « reconquête du mois de juin » pour les quelque 560 000 élèves de seconde générale et technologique, renforce les inégalités sociales : « Quand j'appelle les tuteurs, je me rends compte qu’il s’agit des parents de l'enfant, que ce dernier est dans l'entreprise d'un membre de sa famille ou d'une connaissance. » En troisième, où le stage est obligatoire depuis 2005, au moins 54 % des élèves trouvent une entreprise grâce à leur entourage.
Les plus défavorisés dans des secteurs dangereux
Pour les adolescents issus de milieux populaires, sans parents entrepreneurs ni contacts, la démarche n'est pas aussi simple. « Les profs activent leur réseau pour aider ceux qui n'ont pas de piston à trouver un stage, développe l'enseignant. J'ai aidé une élève à faire le sien chez un radiologue, elle n'aurait jamais pu avoir cette expérience autrement ». Une réalité aux antipodes des promesses du gouvernement, qui présente ces stages comme étant au service de l'« égalité des chances ». Non seulement les adolescents se retrouvent rarement dans une entreprise en lien réel avec leurs aspirations et centres d'intérêt, mais les plus défavorisés doivent souvent se tourner vers des secteurs particulièrement accidentogènes, comme la grande distribution, l'agriculture ou les entreprises du BTP.
« La reproduction sociale et la logique de classe jouent à différents niveaux : le type d'activité, le risque auquel le jeune est soumis… » détaille Rémy Reynaud, qui insiste sur les micro-agressions racistes, la pression psychologique et les violences sexistes et sexuelles que peuvent subir les élèves durant ces expériences. Des risques qui vont parfois jusqu'à la mort : en 2025, cinq adolescents âgés de 15 à 17 ans ont perdu la vie lors de leur stage de seconde ou en apprentissage. Le plus jeune mort au travail est un élève de troisième âgé de 14 ans, écrasé par un mur sur un chantier de démolition à Nantes en 2022. Le 17 avril dernier, Calvin Simon, élève de 15 ans en lycée professionnel, est mort coincé sous un chariot élévateur sur un chantier du Gard.
Mission flash et coup de com'
Arnaud Darthenay milite pour la fin de ces stages depuis le décès de son fils Axel, 16 ans, au deuxième jour de son stage à Saint-Lô, dans la Manche, en juin 2025. « Il m'est impossible de dire qu'Axel est mort au travail. Pour moi, Axel est mort à l'école », a-t-il expliqué le 10 juin, lors d'une conférence de presse aux côtés du député LFI Paul Vannier. Ce dernier était venu présenter sa proposition de loi visant à « supprimer les séquences d’observation obligatoires de seconde et à réformer celles de troisième ». « Plutôt que de renforcer les moyens des établissements et des équipes éducatives, on a délégué l'encadrement d'une part de notre jeunesse à des entreprises, sans se préoccuper des conditions d'accueil de ces élèves », a déploré le député insoumis.
Le 23 avril, le gouvernement a annoncé le lancement d'une « mission flash » menée par les inspections générales des Affaires sociales et de l’Éducation afin de « renforcer les conditions de sécurité » des stagiaires de troisième et de seconde. Un « coup de com' » pour la CGT Éduc'action : « Un enfant meurt, on retouche la circulaire, un autre meurt, on crée une mission flash, ironise Rémy Reynaud. On démultiplie les missions flash, les auditions, les commissions d'enquête parlementaire, mais dans les faits, on ne voit jamais de résultats. »
C'est pourquoi l’initiative de Paul Vannier satisfait en grande partie le syndicat : « L'essentiel de la proposition, c'est la suppression, donc on ne peut qu'être d'accord, mais on est plus dubitatif sur la proposition de découverte en entreprise encadrée », nuance le secrétaire national de la CGT Éduc'action. Le député insoumis propose par exemple de remplacer le stage d'observation de troisième par « une semaine de découverte du monde professionnel, organisée par l’établissement scolaire ». Cela pourrait se traduire par des visites en entreprise ou des rencontres avec différents professionnels.
« L'entreprise s'infiltre dans l'école »
Mais sur quel temps et avec quelles ressources cela sera-t-il possible, alors que les enseignants ne peuvent déjà pas préparer leurs élèves aux risques du stage en entreprise ? « Le décret de novembre 2025 modifie les conditions de stage en renforçant les contrôles par l'établissement scolaire, déplore Rémy Reynaud. Ça fait peser une responsabilité supplémentaire sur l'établissement scolaire à un moment où il ne peut pas s’occuper de l’élève, tout en dédouanant l'entreprise et l'État de leurs responsabilités. »
Au-delà de la mise en danger des élèves lors des stages d'observation, où ils sont parfois amenés à travailler (bien que cela soit en principe interdit), et du manque d'intérêt pédagogique à une période où leur orientation pour l'année suivante a déjà été décidée, la CGT Éduc'action s'inquiète de la façon dont « l'entreprise s'infiltre dans l'école » à travers les stages.
À ceux qui se demandent par quoi les remplacer afin que les élèves découvrent le monde du travail, Rémy Reynaud répond sans prendre de gants : « Ils auront bien assez de quarante-deux ans pour travailler en entreprise, on n'est pas obligé de leur montrer ça dès 14 ans. » Car c'est bien cette idéologie entretenue autour de la « valeur travail », portée jusqu'au plus haut sommet de l'État, que dénoncent aussi les opposants aux stages d'observation pour les mineurs.
Anaïs Lecoq