6 juillet 2026 | Mise à jour le 6 juillet 2026
Créée à Aurillac en 1931, dirigée jusqu'en 2016 par les descendants du fondateur, la société Flauraud traverse une période mouvementée depuis une dizaine d’années. Les 309 salariés, dont certains ont trente ans d'ancienneté, sont attachés à leur entreprise, même si une centaine d'entre eux vont devoir la quitter, sacrifiés par le nouveau propriétaire FairCap qui cherche à la désendetter pour renouer avec le profit.
C’est l’histoire d’une société de distribution de pièces automobiles fondée il y a près de cent ans, à Aurillac, ayant prospéré, depuis, au cœur de l’Auvergne comme au-delà, et aujourd’hui sous la menace d’un PSE qui doit l’amputer du tiers de ses effectifs. Telle est la trajectoire de la société Flauraud dont les salariés demeurent mobilisés.
Mais rembobinons. Mars 2023 : Stéphane Drouillard devient le nouveau directeur général de Flauraud. Quelques mois plus tard, il assure au quotidien régional La Montagne de la bonne santé financière de la PME … dont le chiffre d'affaires commence pourtant à baisser dangereusement. La situation a été bien cachée aux salariés. Le distributeur de pièces de rechange pour automobiles, poids lourds, équipements industriels et accessoires, a longtemps été en pleine croissance, ouvrant une vingtaine de magasins dans le Centre et le Sud-Ouest, des filiales (Espagne, Italie et Chine), construisant le réseau Club Auto Conseil avec 130 réparateurs indépendants… jusqu’en 2010, date à laquelle il connaît un premier coup dur. Dans un environnement économique difficile, il regroupe ses stocks à Clermont-Ferrand en gardant les services administratifs à Aurillac. La mise en place de la nouvelle plateforme logistique de 14 000 m2, qui concentre tous les produits (50 000 pièces référencées avec une capacité de traiter 10 000 commandes chaque jour) prend du temps et les clients pressés, habitués à être livrés en deux heures, se tournent vers la concurrence.
Une direction louvoyante et des salariés déboussolés
En 2016, Aurilis Group – possédant Flauraud et ses filiales -, qui emploie 500 salariés et réalise 97 M€ de chiffre d'affaires, est vendu à PGA Motors (Pierre Guenant Associés). Pierre-Jean Flauraud, qui veut prendre sa retraite après avoir dirigé la société familiale durant 41 ans, explique alors avoir choisi un repreneur « qui préserve l’outil, les hommes et les projets ». Malheureusement, dans le premier groupe de distribution français (3,9 Milliards d'euros de chiffre d’affaires) où seule la rentabilité compte, les synergies d'activité n'améliorent pas le niveau de service. L'ambiance de travail se dégrade et des cadres démissionnent.
Lorsque PGA est vendu en 2017 par le groupe Volkswagen au groupe suisse Emil Frey (pesant pour sa part 11 Milliards d'euros de chiffre d’affaires), la filiale Flauraud, complètement déboussolée, change de mains. Mais la situation devient de plus en plus délétère. En 2021, un PSE prévoit 112 licenciements et la fusion de plusieurs magasins. Cependant, l'actionnaire majoritaire refusant de présenter ses comptes, la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) ne le valide pas.
Après cette période de tensions, la nouvelle direction opère un virage à 180° : après le regroupement et la contraction du personnel, elle ouvre des petites boutiques dans plusieurs départements de sa zone de chalandise et recrute. Mais elle impose sa politique commerciale à Flauraud obligée de distribuer en priorité les marques medium d'Emil Frey (comme MGA représentant un tiers de son chiffre d’affaires) aux dépens de celles des équipementiers premium, pourtant davantage demandées par les réparateurs et offrant plus de marge.
Cap 2028 : un remède de cheval pour une entreprise à l'agonie
En 2025, Emil Frey cède cette PME auvergnate, qu'il faut chaque année renflouer, à un fonds d'investissement allemand. Elle devient une filiale de FairCap qui diligente un audit. Pour enrayer l'endettement estimé à 90 M€ en 2026 et un chiffre d'affaires ayant fondu de moitié, Cédric Kuhn, nouveau DG, présente un PSE comme en 2021.
L'annonce de la suppression d'un tiers des effectifs et de la fermeture de neuf magasins a provoqué la colère des délégués syndicaux (CGT-FO) qui ont déclenché des débrayages puis deux semaines de grève en juin. Ils demandent plus d'accompagnement financier des licenciés économiques et des garanties sur le fonctionnement de la plateforme désorganisée après le départ d'une vingtaine d'opérateurs en septembre. « Nous proposons des alternatives mais la direction a la volonté de rendre son acquisition rentable d'ici 2027 ce qui est impossible », explique Rémi Veyssière, élu au CSE, opposé au projet de nouveaux horaires inadaptés et à la sous-traitance des livraisons. Au lieu d'élaborer une stratégie avec les salariés, le choix est entre les suppressions d'emplois et la liquidation. Ce n'est pas acceptable. »
« Retrouver notre autonomie et un fonctionnement normal »
L'élu CGT au CSE reproche à Emil Frey d'avoir dépouillé Flauraud en ayant récupéré les activités les plus rentables. « Nous souhaitons redevenir un acteur important de la rechange indépendante. La direction doit écouter ceux qui sur le terrain maîtrisent ce commerce et connaissent leurs clients. C'est du gâchis de fermer les boutiques les plus récentes comme Vichy et Aubière, dans le Puy-de-Dôme, qui sont en pleine ascension. »
Baptisé « Cap 2028 », le plan de relance élaboré par la direction avec un directeur commercial venu de la concurrence – et qui n’a pas pris en compte les recommandations d’élus du CSE -, prévoit plusieurs mesures : 500 000 € investis dans les stocks de produits les plus courants pour rééquilibrer les gammes premium et medium, la relance d'une marque distributeur, l'amélioration de l'offre de pièces techniques et de réemploi pour alimenter un parc vieillissant, un outil de gestion de la relation clients moderne pour les commerciaux et un centre d'appels lorsque les magasins sont débordés. Les syndicats ont obtenu la désignation d'un inspecteur du travail qui tentera de rapprocher la direction et les grévistes. Le plan de relance pour cette tentative de la dernière chance ne pourra réussir que si la direction recouvre la confiance de ses collaborateurs et ses clients.
Jean-Pierre Raynaud