Ce mercredi 17 juin, le tribunal de commerce de Toulouse doit statuer sur l'avenir de Fibre Excellence. Derrière cette audience décisive, ce sont non seulement les 670 salariés des sites de Saint-Gaudens et de Tarascon qui jouent leur avenir, mais également près de 10 000 emplois de toute la filière forêt-bois-papier, du transport et de la maintenance.
Face aux menaces qui pèsent sur l'entreprise et ses 670 emplois, les représentants des salariés défendent une stratégie de développement tournée vers l'avenir. À Saint-Gaudens, le projet prévoit la production de pâte « fluff », destinée aux produits absorbants, un marché en croissance et plus stable. À Tarascon, l'ambition est de développer des pâtes destinées aux emballages recyclables et biodégradables, en cohérence avec les exigences environnementales européennes. Cette stratégie repose également sur le renforcement des circuits courts, l'utilisation du bois local et la préservation d'un savoir-faire industriel essentiel à la souveraineté du pays.
Pour Carlos Tunon, secrétaire général de la Filpac-CGT, la principale difficulté est aujourd'hui le calendrier imposé par la procédure judiciaire. «
Le problème qu’on a, c’est le manque de temps pour consolider cette offre de reprise et pour qu’elle soit viable à long terme », nous a-t-il confié en marge d’un rassemblement à Paris pour
la nationalisation d’ArcelorMittal le 11 juin. En résumé, le projet de reprise existe, des partenaires industriels et des collectivités sont prêts à s'engager, mais il reste à consolider les conditions permettant d'assurer sa pérennité. Les organisations syndicales demandent donc que le temps nécessaire soit accordé afin d’éviter une liquidation qui condamnerait les deux sites.
Mobilisée depuis des mois aux côtés des salariés, la CGT considère que le dossier dépasse largement le cadre de l'entreprise. Lors d’une conférence de presse en visioconférence, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a souligné que la disparition de Fibre Excellence constituerait un coup sévère porté à toute la filière forêt-bois-papier. Premier producteur français de pâte à papier, le groupe valorise à lui seul près de 20 % du bois d'industrie français. Sa disparition fragiliserait également le projet de relance de Chapelle Darblay et accélérerait la perte d'autonomie industrielle du pays. « L’audience de mercredi est cruciale », a d’ailleurs souligné Sophie Binet. Car si Fibre Excellence venait à sombrer, ce ne serait pas seulement les 670 emplois des sites de Tarascon et Saint-Gaudens qui pourraient être emportés, mais bien les 10 000 de la filière forêt-bois-papier, comme l’a chiffré notamment le sénateur communiste des Bouches-du-Rhône, Jérémy Bacchi, le 5 mars à la chambre haute lors d’une séance de questions au gouvernement.
La dirigeante syndicale dénonce également l'opacité qui entoure les procédures devant les tribunaux de commerce, où ni les salariés ni les collectivités concernées ne participent aux discussions décisives. Elle estime que la seule offre présentant de réelles garanties industrielles est celle élaborée par Fibre Excellence France et les équipes dirigeantes des deux usines, en lien avec les salariés et leurs représentants ainsi que les régions Occitanie et PACA.
Une réponse ministérielle jugée insuffisante
Afin de sécuriser cette solution de reprise, l'intersyndicale a adressé un courrier au gouvernement pour demander des engagements précis de l'État. Une réponse écrite du ministre a bien été obtenue, mais les syndicats considèrent qu'elle ne permet pas, à ce stade, de lever les principales conditions suspensives du projet.
Premier sujet : le prix de rachat de l'électricité produite par Fibre Excellence. Si le ministre évoque une revalorisation possible, les modalités concrètes et les montants attendus ne sont toujours pas garantis. Deuxième point : l'approvisionnement en bois. Les syndicats réclament que l'Office national des forêts assure une part significative des besoins afin de sécuriser durablement la production. Les engagements gouvernementaux annoncés restent, selon eux, très éloignés des volumes nécessaires. Troisième enjeu : les quotas carbone. Les représentants des salariés demandent que le site de Saint-Gaudens puisse continuer à bénéficier du système de quotas CO₂, élément essentiel de son équilibre économique. Enfin, la question des investissements et du financement reste entière. L'intersyndicale attend notamment des engagements plus précis concernant l'intervention de la Banque publique d'investissement ainsi qu'une participation directe de l'État au capital de l'entreprise, sur le modèle des annonces effectuées par les Régions Occitanie et PACA.
Pour les organisations syndicales, l'État ne peut se retrancher derrière l'argument de l'absence de solution industrielle alors même qu'un projet existe. Elles rappellent qu'une fermeture entraînerait un coût social, économique et environnemental considérable : destruction de milliers d'emplois, dépenses de dépollution massives et affaiblissement durable d'un secteur stratégique.
Refus de voir l'industrie livrée aux spéculateurs
La Filpac-CGT a également dénoncé avec force l'intérêt manifesté par SPB, filiale du groupe canadien Dottori, dont les précédentes interventions dans l'industrie papetière française suscitent de vives inquiétudes. Par exemple, frais repreneur des Papeteries Condat, SPB ne conservera qu’environ vingt emplois sur les près de 200 que comptait la société. Dans un communiqué publié le 9 juin, la fédération met en garde contre ce qu'elle considère comme une logique de prédation industrielle : absence de projet productif, suppressions massives d'emplois et valorisation des actifs au détriment de l'activité industrielle.
Lors de la conférence de presse, Sophie Binet a décrit un « ferrailleur associé à un grand papetier canadien », un acteur pouvant « avoir intérêt à tuer l’industrie papetière française ».
Ainsi, pour le syndicat, l'avenir de Fibre Excellence ne peut être confié à des acteurs dont l'objectif principal serait la liquidation des outils de production. Les salariés ont besoin d'investissements, de perspectives de développement et d'une véritable politique industrielle pour la filière papetière française.
Une mobilisation qui ne faiblit pas
À la veille de la décision du tribunal, la mobilisation reste entière. Rassemblements, assemblées générales et interventions auprès des pouvoirs publics se poursuivent.
Les salariés, soutenus par leurs organisations syndicales, les collectivités territoriales et de nombreux élus, entendent défendre jusqu'au bout un outil industriel qu'ils considèrent indispensable à l'emploi, à l'aménagement du territoire et à la souveraineté industrielle du pays. Plus que l'avenir de deux usines, c'est celui de toute une filière stratégique qui se joue aujourd'hui à Toulouse.