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Analyse

Condamnation de Marine Le Pen : comment le procès a poussé le RN à assumer son libéralisme féroce en économie

7 juillet 2026 | Mise à jour le 7 juillet 2026
Par | Photo(s) : Dimitar Dilkoff / AFP
Condamnation de Marine Le Pen : comment le procès a poussé le RN à assumer son libéralisme féroce en économie

Marine Le Pen sortant du tribunal de Paris le 7 juillet 2026.

Condamnée et pourtant candidate à la présidentielle. Ce mardi 7 juillet, Marine Le Pen, qui comparaissait devant la cour d’appel de Paris, a écopé de quinze mois d’inégibilité et trois ans de prison dont un ferme, aménageable avec le port d’un bracelet électronique. Une sentence revue à la baisse par rapport à la décision de première instance et contre laquelle elle a annoncé sur TF1 dans la soirée sa volonté de se pourvoir en cassation. Exit donc la candidature de Jordan Bardella. Peu importe. Au-delà de la bataille des personnes, en marge du procès des assistants parlementaires, c’est toute la ligne politique du RN qui a changé.

Trois ans de prison dont un ferme, quarante-cinq mois d'inéligibilité, dont trente avec sursis, donc quinze mois d'inéligibilité ferme. La sentence est plus légère qu’en première instance mais elle semblait toutefois suffisante pour boucher l’avenir politique de Marine Le Pen pour le scrutin de 2027 et pourtant… En effet, la cheffe de file du Rassemblement national, condamnée, ce mardi 7 juillet pour détournement de fonds publics par la cour d'appel de Paris dans l'affaire des assistants parlementaires du RN a annoncé dans la soirée, lors du JT de 20h de TF1 son intention d’être candidate. Certes, ses quinze mois d’inégibilité étant déjà purgés, leur exécution ayant débuté en mars 2025, rien ne l’en empêche. Mais sa peine ferme de prison sera aménageable avec bracelet électronique, et la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale avait dit et redit- encore ces derniers jours – qu’on ne pouvait faire campagne pour la présidentielle lesté d’un bracelet électronique. Elle a entre temps trouvé la parade : elle a décidé de se pourvoir en cassation et estime que la procédure devrait la libérer du bracelet. Interprétation fort contestable à en juger par cette fiche officielle. « Je serai candidate, les Français auront la liberté de choisir », a-t-elle cependant martelé.

À ce stade, Jordan Bardella, président du RN donc, qui se voyait déjà le prétendant du principal parti de l’extrême droite à la présidentielle, est ravalé aux accessit.  L’essentiel est de toutes façons ailleurs : son procès, et la relative mise au rancart qui s’en est suivie, a accéléré la mue de la ligne politique du Rassemblement national, qui affecte de moins en moins d’entretenir une pseudo-fibre sociale et assume chaque jour davantage un corpus qui ajoute à sa doctrine réactionnaire un féroce libéralisme économique, incarné par Jordan Bardella.

Ligne libérale contre ligne pseudo-populaire

Au sommet de l’organigramme, pourtant, on tâche de dissimuler cette bascule. Depuis plusieurs mois, on entend ce même discours, « il n'y a pas une feuille de papier à cigarette entre nous », répète à qui veut l’entendre le président du RN, Jordan Bardella.

Toutefois, sur l’économie, les divergences sont de plus en plus visibles. Jusqu’à présent, Marine Le Pen était censée représenter la branche sociale du RN, avec une implantation forte sur les anciennes terres ouvrières, comme dans son fiefs à Hénin-Beaumont. Jordan Bardella, lui, assume progressivement une ligne plus libérale, amorcée depuis plusieurs années à travers une opération de séduction du patronat. Et le fossé entre ces deux affiches n’a cessé de se creuser tandis que le tribulations judiciaires de Marine Le Pen instillaient dans les esprits que le leadership passait du même coup de l’une à l’autre.

C’est au sujet des retraites que la « feuille de papier à cigarette » entre les deux semble particulièrement épaisse. D'un côté, Marine Le Pen continue de défendre un retour de l'âge légal de départ à la retraite à 62 ans, voire à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans. Une mesure qu'elle présente depuis 2022 comme l'un des marqueurs de son projet. « Un totem de notre programme », affirmait encore, le 20 mai sur France Info, le porte-parole du parti, Sébastien Chenu, assurant qu'elle figurait toujours dans le programme présidentiel du RN pour 2027.

De l'autre, Jordan Bardella se contorsionne bien davantage. Depuis plusieurs mois, il prend ses distances avec cette promesse emblématique des précédentes campagnes présidentielles de Marine Le Pen. Au risque d'entretenir le flou sur un programme économique que le RN n'a jamais réellement réussi à rendre cohérent ni à financer. Après avoir multiplié les gestes en direction du Medef – intervenant lors de ses universités d’été pour réjouir l’assistance de son absence de « tabou sur la retraite par capitalisation » -, Jordan Bardella poursuit ainsi son rapprochement avec le patronat, reprenant de plus en plus ouvertement son vocabulaire et ses priorités.

« Il est évident que le système actuel n'est ni viable ni soutenable », déclarait-il encore en avril dans le Journal du Dimanche à propos des retraites. Changement de cap donc du RN sur les retraites ? C'est en tout cas ce que laisse entendre Jordan Bardella dans un entretien au Frankfurter Allgemeine Zeitung, lorsqu'il affirme : « Nous sommes en train d'examiner cette question. » Une déclaration qui entretient encore davantage l'ambiguïté. Interrogé par Les Échos, Sébastien Chenu s'est empressé de rectifier, expliquant que le président du RN « voulait dire que nous examinons comment trouver des marges financières pour atteindre cet objectif ».

Ce flou sur les questions économiques et sociales n'a pourtant rien de nouveau. Depuis plusieurs années, le Rassemblement national est traversé par une contradiction : séduire l'électorat des Républicains tout en conservant son ancrage auprès des classes populaires et ouvrières. C'est pourtant cette dernière ligne qui avait largement contribué à son essor électoral dans les années 2010. Le RN se présentait alors comme un parti antisystème, critique de l'Union européenne, défenseur de la ruralité avec sa tentative de récupérer le mouvement des gilets jaunes, défenseur des salariés confrontés aux délocalisations et aux grands groupes financiarisés.

En défense du patronat

Mais ça, décidément, c’était avant. Dernièrement, Jordan Bardella revendiquait sans difficulté d'être « pro-entreprise », défendait la « paix fiscale », promettant la suppression des impôts de production et multipliant les marques de considération envers les grands patrons. Jusqu'à saluer Bernard Arnault, longtemps présenté comme le symbole des privilèges fiscaux, tandis que le RN est devenu un défenseur assumé d'une niche fiscale dont bénéficie notamment Rodolphe Saadé, propriétaire de BFM TV.

Un assouplissement et un zèle nouveau qui s’expliquent peut être par l’arrivée officielle de François Durvye, comme conseiller financier du parti, lui, l’ancien directeur général d’Otium Capital, un fond d’investissement du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin.

Le RN a tombé le masque

Ce décalage apparaît aussi dans les votes parlementaires. Le RN a construit une partie de sa popularité sur la défense des salariés face aux multinationales et aux délocalisations. Mais lorsqu'il s'est agi de voter, le 11 juin dernier, à l'Assemblée nationale, la nationalisation du groupe sidérurgique ArcelorMittal, le parti a refusé de franchir le pas.

Cette bascule libérale du RN ne concerne donc pas le seul Jordan Bardella, Marine Le Pen a elle aussi revu sa copie ces dernières années. Ainsi, elle a préféré soutenir, alors, sur BFMTV une prise de participation de l'État dans ArcelorMittal, lui donnant un droit de veto sur les décisions stratégiques de l'entreprise, une option juridiquement inapplicable. Une position qui lui permet de conserver le discours d'un État stratège sans aller jusqu'à inquiéter les milieux économiques ou l'électorat de droite.

Autre évolution révélatrice : la disparition de la nationalisation des concessions d'autoroutes du programme porté par Jordan Bardella lors des élections législatives de 2024. Cette proposition figurait pourtant dans les programmes présidentiels de Marine Le Pen en 2017 comme en 2022.

Elle visait des concessions détenues par de grands groupes privés. Son abandon marque un nouveau glissement vers une ligne économique plus favorable aux intérêts du secteur privé. Il ne faudrait surtout pas froisser un électorat de droite auquel le RN nouveau entend désormais parler au moins autant qu'aux catégories populaires.

Marine Le pen semble donc ce 7 juillet au soir reprendre les choses là où elle les avait laissées à Jordan Bardella. Elle reprend aussi de fait cette plateforme économique plus clairement libérale et en faveur du patronat.