
Quand la musique bosse (4/5) : le disco, bande-son de l’émancipation
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Dolly Parton s'est éteinte le 25 août à 80 ans.
Avec la mort de Dolly Parton, le 25 août 2026, à 80 ans, les États-Unis viennent de perdre l'une de leurs plus grandes icônes. En soixante ans de carrière, et quelque 3 000 chansons, la star n'a cessé de chanter les fractures de l’Amérique. Alors qu’on pourrait la croire consensuelle, ou même associée à une mythologie sudiste conservatrice à laquelle la country est souvent ramenée, elle a au contraire ciselé dès ses débuts des textes acerbes et caustiques, qui s'affirment comme de féroces critiques sociales.
En 1968, à tout juste 22 ans, elle chante l'histoire d'une jeune femme enceinte qui se suicide d'un pont, à cause de la honte et du rejet social (The Bridge). Dans Down from Dover (1970), elle raconte la vie d'une jeune femme, rejetée par ses parents et abandonnée par son fiancé, qui accouche seule d'un enfant mort-né. Dolly Parton a toujours fait feu de tout bois, évoquant tour à tour les femmes victimes de violences psychologiques (Daddy Come and Get Me, 1970), et les doubles standards sexuels entre hommes et femmes (Just Because I'm a Woman, 1968).
Originaire d'une famille pauvre du Tennessee, la chanteuse a toujours assumé ses origines modestes (In the Good Old Days (When Times Were Bad), 1968). Mieux, elle les revendique avec fierté dans Coat of Many Colors, en 1971. Une appartenance qui la replace d’ailleurs davantage dans la tradition country qu’elle ne l’en écarte. « Plus qu'un genre musical, la country est, dès ses origines, au cœur de la culture ouvrière. La valeur travail y occupe une place importante, tout comme le fait de ne pas oublier le milieu d'où l'on vient, précise ainsi Elsa Grassy, maîtresse de conférences en études étatsuniennes à l'Université de Strasbourg. Les textes sont très importants dans la musique country. Ces derniers sont marqués par la nostalgie et la résignation, et racontent généralement la vie de gens ordinaires. Dolly Parton est, en cela, très proche des origines du genre. »
En 1980, la chanteuse atteint le sommet des charts avec le tube 9 to 5. Le titre est la bande originale du film de Colin Higgins, sorti la même année, dans lequel elle incarne une secrétaire bien décidée à se venger d'un patron sexiste et autoritaire. Avec ses paroles limpides (« Travailler de 9 à 5 heures /Quelle façon de gagner sa vie ! […] Il existe une meilleure vie /Et tu en rêves N’est-ce pas ? /C’est un jeu d’hommes riches /Qu’importe comment ils l’appellent /Et tu passes ta vie à mettre de l’argent dans sa poche ») et son refrain entêtant, le morceau aborde de front les désillusions d'un travail usant et faiblement rémunérateur. Le film de Colin Higgins s'inspire de l'organisation 9to5, née au début des années 1970, de la mobilisation de femmes employées de bureau américaines contre les bas salaires, les discriminations et les abus au travail. Le tube de Dolly Parton est, de fait, devenu au fil du temps un hymne pour les travailleuses et travailleurs, scandé dans les manifestations, comme en 2023 lors de la mobilisation des scénaristes et des acteurs à Hollywood.
Le morceau est issu de l'album 9 to 5 and Odd Jobs, une œuvre de reprises consacrée au travail. Dolly Parton y reprend notamment Dark as a Dungeon – interprété à l’origine par Merle Travis en 1946 – qui aborde les dangers et la pénibilité du travail des mineurs. Elle chante aussi Deportee, écrit en 1948 par l’artiste folk très engagé Woody Guthrie, qui revient sur un crash aérien ayant coûté la vie à 32 personnes, dont 28 travailleurs agricoles mexicains qui devaient être expulsés dans leur pays d'origine. L'importance que Dolly Parton consacre au message de ses chansons vient contrebalancer l'image stéréotypée de la country, souvent perçue comme un genre musical exclusivement conservateur. « Dès son émergence, dans les années 1920, la country est désignée par le terme « Hillbilly » qui signifie “péquenaud” ou “plouc”. Le genre est encore aujourd'hui associé à l'image de l'ouvrier blanc pauvre et illettré issu du sud des États-Unis », rappelle Elsa Grassy.
Consciente de cette image – qui lui a peut-être valu que Donald Trump lui décerne une médaille de la Liberté, qu’elle a par deux fois refusée –, Dolly Parton en a très vite perçu le potentiel marketing et caricatural. Poussant à fond les curseurs d'une féminité exacerbée jusqu'à la performance, la chanteuse se joue de l'image de la blonde naïve et écervelée, mais aussi de l’hypersexualisation de son corps par une partie du public. Avec son personnage de Betty Boop aux perruques XXL, Dolly Parton se moque du « qu’en dira-t-on ». Philanthrope, la chanteuse sera de toutes les causes : distribution de millions de livres pour les enfants, avec le programme Imagination Library fondé en 1995, lutte contre le VIH, le mal-logement ou la recherche contre le Covid, amie affichée des communautés LGBT+. Syndiquée, pendant cinquante-huit ans, à l’American Federation of Musicians (AFM), la chanteuse faisait également établir des contrats AFM afin que les équipes qui travaillent avec elle bénéficient des protections et avantages liés au syndicat. Un fait rare dans une industrie souvent minée par les abus. Loin d'être une simple icône, Dolly Parton a rappelé, en ouvrière de la musique, que la country peut être profondément politique.

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