La CGT organisait mercredi 4 février au soir dans son siège de Montreuil un meeting pour les libertés syndicales, afin de dénoncer les poursuites dont font l’objet plus de mille de ses militants ainsi que sa secrétaire générale. Au programme : rire politique et promesses d’un combat commun à venir.
À l’origine, il y a une secrétaire générale de la CGT mise en examen pour injure publique après avoir comparé, fin janvier 2025, les patrons menaçant de délocaliser leurs entreprises à des « rats quittant le navire ». À l’origine, il y a encore plus de mille militants inquiétés par la justice dans le cadre de leur activité syndicale, pour avoir voulu monter une section au sein de leur société, pour avoir collé des affiches lors de la mobilisation contre le report de l’âge légal de la retraite. Et à l’arrivée, dans la soirée de ce mercredi 4 février, un grand meeting pour les libertés syndicales au siège de la CGT et son vaste patio. L’événement, animé par la figure de Radio Nova Guillaume Meurice, et qui alternait discours, sets humoristiques et musique live, a attiré 2500 personnes environ – des cégétistes mais pas que – à Montreuil.
En lever de rideau, les interventions de Sophie Binet, Myriam Lebkiri, membre du Bureau confédéral et chargée de la commission « Femmes mixité », et Gérard Ré, secrétaire confédéral chargé de la lutte contre les discriminations, ont resitué les choses devant la presse. « La mise en examen d’un secrétaire général est inédite », a d’abord lancé Sophie Binet, observant : « Les militants m’ont dit que 80% des tracts distribués pourraient faire l’objet d’une même procédure ». Des mécaniques judiciaires qui semblent tomber comme autant de baillons sur la parole syndicaliste et qui « décomplexent la répression patronale », a-t-elle ajouté.
Sombre tableau
Des exemples de ces répressions, Gérard Ré en a à la pelle, évoquant ceux qui ont vu « la police débarquer chez eux, devant femmes et enfants, avant de se faire plaquer au sol comme des terroristes », ou cette femme licenciée « pour « trouble objectif à la bonne marche de l’entreprise » alors qu’elle menait seulement une lutte syndicale ». Un tableau si sombre qu’il s’agit non seulement, souligne Myriam Lebkiri, de dénoncer ces persécutions syndicales mais de passer à l’offensive : « On a besoin de sanctions, d’où le Name and Shame que nous allons mettre en place ». Ainsi, la CGT compte, outre un baromètre annuel des libertés syndicales, publier désormais les noms des sociétés discriminant leurs salariés.
Car de ce côté, c’est parfois l’effet de masse. Louise Rocabert, du Syndicat des Professionnels des Industries de l’Audiovisuel et du Cinéma (SPIAC)-CGT, nous confie : « Au SPIAC, on accompagne des techniciens qui, en novembre 2025, ont vu circuler un tableau Excel avec leurs 850 noms, ainsi que par exemple les films sur lesquels, ils ont travaillé. Il y avait aussi un code couleur, et des commentaires, sexistes et validistes ». Colorimétrie et remarques désobligeantes censées signaler aux employeurs quoi penser des techniciens. Surtout si ces derniers avaient l’outrecuidance de se préoccuper du droit du travail : « Dans le tableau, ceux qui voulaient le faire respecter étaient systématiquement en rouge avec des notes comme : « À cheval sur ses heures etc. »».
Un autre délire
Sur scène, Guillaume Meurice, sanglé dans un seyant gilet aux couleurs de la maison, cherche à convertir la gravité en fête, comme une manière de faire du moment le point de départ d’une marche en avant. Malgré le contexte social donc mais aussi les nuées de l’extrême droite au-dessus de toutes les têtes. « Merci d’être là aussi nombreux, sachant que ce soir à Paris il y avait un meeting de Sarah Knafo (candidate « Reconquête » à la mairie de la capitale). J’espère que personne ne s’est trompé d’adresse ? Non, parce que ça va être un autre délire ».
Et en effet, on était loin des réacs et des passions mauvaises : des humoristes comme Le Roi Borgne, des musiciens comme Gauvain Sers, ou Les Goguettes en trio, mais à quatre, l’historienne et vidéaste Manon Bril, succédant ou précédant des prises de parole prolongeant la résonance sociétale de l’initiative de la CGT, comme celle de Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des Droits de l’Homme, ou celle de la sociologue Monique Pinçon-Charlot. Dans les coulisses, la militante Assa Traoré échange avec l’ancien Défenseur des Droits et ministre RPR, Jacques Toubon.
En sortie de scène, Le Roi Borgne nous donne le sens de l’événement : « Je ne me résous pas aux perspectives politiques sombres. Il y a plein d’actions collectives, depuis les journalistes jusqu’aux artistes et j’ai envie d’y croire sinon je ne me battrais pas. En revanche, il faut taffer, arriver à occuper l’espace médiatique pour amener les sujets. Et ce qui me donne de la force, c’est aussi de ne pas me sentir seul ».
« Nous ne sommes pas des délinquants »
Lui aussi au nombre des intervenants de la soirée, Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, regarde lui aussi du côté du collectif : « Il y a un million de délégués et d’élus du personnel dans le pays, deux millions de syndiqués qui ne sont pas élus. Les gros bataillons ne sont pas dans les partis, ils sont au coeur de ces organisations qui sont au plus près de là où on travaille, là où l’on vit, là où on apprend de l’expérience collective. Le syndicalisme, aujourd’hui, est une digue essentielle. C’est d’abord aux premiers concernés qu’appartient de défendre les droits, les principes, les libertés, l’idéal commun »
Et le journaliste de souligner que les ennemis des droits syndicaux sont les mêmes que ceux de la presse : « Ces gens n’aiment pas la liberté, la liberté c’est la leur. Ils n’aiment pas celle des autres, ils n’aiment pas être confrontés à d’autres droits, d’autres revendications. Ils veulent un pouvoir absolu. Nous sommes dans ce moment-là, dans cette bataille où l’essentiel est en jeu ».
La litanie des noms de militants poursuivis, et rejoignant l’estrade un à un, a semblé inviter cette bataille sur scène. Dans son discours de clôture, Sophie Binet a rappelé : « Rire ensemble est un acte politique, c’est déjà ne pas se soumettre. Une société bâillonnée est une société fragile. il faut interdire les procédures baillons. Les syndicalistes injustement condamnés doivent être amnistiés. Nous ne sommes pas des délinquants ».
Robin Verner