Alors que le Sénat examine une proposition de loi sur la nationalisation d'ArcelorMittal, déjà adoptée à l’Assemblée nationale, salariés et militants CGT se sont rassemblés à Paris pour maintenir la pression et défendre la relocalisation de l'industrie.
Un rassemblement de la CGT a eu lieu mercredi 25 février dans la matinée à Paris, devant le Sénat, qui examinait ce jour une proposition de loi pour la nationalisation du sidérurgiste ArcelorMittal. Le texte déposé par LFI en novembre lors de sa niche parlementaire a été adopté à l'Assemblée nationale, mais a peu de chance d'être voté par la Chambre haute, majoritairement à droite. C’est donc pour peser et faire entendre leur voix, qu’environ 250 salariés et militants étaient présents devant le Palais du Luxembourg, représentant les fédérations CGT de la métallurgie, de la chimie, de la construction, des mines et énergies, ainsi que l'union locale d'Île-de-France.
Sous le soleil parisien, entre les musiques militantes traditionnelles, un son pas si courant s'est fait entendre : celui d'une cornemuse. « Je ne la ramène pas à chaque mobilisation, j'ai peur de la casser. Mais là, je me suis dit que c'était une belle occasion » sourit Laurent-Pierre Thueur, salarié d'ArcelorMittal à Dunkerque et sonneur sur son temps libre. « Si on porte ce projet de nationalisation, ou, comme on aurait dit par le passé, de socialisation, c'est parce que sur le terrain, on voit très bien qu’il n’y a pas d’investissement pour maintenir les outils. » Un récent investissement de 1,3 milliards d'euros, dont la moitié vient d'une aide publique, et la construction d'un nouveau four électrique pour décarboner l'activité du site, n'ont pas convaincu les syndicalistes ni les salariés. « On voit depuis la fin d’année 2025 une grogne qui monte. C’est-à-dire qu’il y a des revendications qui commencent à affleurer bien au-delà des syndiqués. Certains jeunes, trentenaires, sans grande culture syndicale ni politique, commencent à réagir. »
Délocalisation organisée
« Depuis 2006, et le rachat par Mittal d’Arcelor, qu’est-ce qu’on a pu constater ? » demande Stéphane Flégeau, secrétaire général adjoint de la CGT Métallurgie, « Des licenciements, des non-investissements dans l’outil de production (…) » Fin janvier, la société envisageait la délocalisation de ses fonctions supports, ce qui pourrait concerner 5 600 salariés en Europe et 1 600 en France. « La logique, c'est toujours la même, c’est une logique de financiarisation. C’est uniquement ça qui habite Mittal à l’heure actuelle : délocaliser pour garantir une rentabilité. Or, je l'ai déjà dit par le passé, dans l’industrie, on ne peut pas avoir une rentabilité à deux chiffres. C’est intenable. Il faut une véritable politique industrielle. »
« Vous savez ce qu’ils nous ont annoncé en CSE la semaine dernière ? Que des salariés chinois allaient venir sur notre ligne de laminage pour observer notre process. Ils sont en train d’organiser notre délocalisation » déplore Gaëtan Lecocq, secrétaire général de la CGT ArcelorMittal de Dunkerque. « Franchement, la bataille n’est pas facile, parce que la direction est contre nous, les autres organisations syndicales sont unies contre nous, on est tous seuls à se battre depuis bientôt deux ans. Mais on prend les coups, on encaisse. »
« Ça fait du bien de retrouver les camarades »
Les sandwichs circulent dans une ambiance guillerette quand Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, prend la parole : « La nationalisation d’ArcelorMittal est à portée de main. Nous avons gagné la première mi-temps. Aujourd’hui, c’est la deuxième mi-temps qui s’ouvre. Et nous savons que quel que soit le résultat de cette seconde mi-temps, le match se jouera dans les prolongations. » Après le probable rejet du texte au Sénat, les députés et syndicalistes espèrent le ramener devant l'Assemblée nationale le 11 juin pour un nouveau vote. « Ce que nous voulons faire avec cette nationalisation d’ArcelorMittal, c’est gagner la relocalisation de notre industrie. Nous ne voulons plus être mis en concurrence les uns avec les autres dans le monde entier. Ça n’a aucun sens de produire des marchandises pour qu’elles inondent le monde entier et d’acheter des produits qui ont fait 5 fois le tour du monde. Le choix qui s’offre aux députés est basique. Soit le soutien à la famille Mittal, soit le choix de l’acier français. »
Malgré l’urgence de l’enjeu, les salariés gardent le sourire et une bonne humeur général. « Déjà il fait beau, on a de la chance ! Et puis, ça fait du bien de se retrouver avec les camarades de Dunkerque, de Fos-sur-Mer, du Creusot » confie Christophe, de la CGT ArcelorMittal de Gandrange, en Moselle. « On voit, avec la présence de plusieurs fédérations aujourd'hui que le combat prend de l'ampleur au sein de la CGT, il faut qu'il en prenne parmi le reste de la population. (…) La richesse de ce pays c'est le travail, et pas le capital, qui est en train de bouffer l'industrie. »
Lutte au Parlement et sur le terrain
Cette lutte pour la nationalisation, qui se joue au Parlement comme sur le terrain, bénéficie du soutien de plusieurs élus présents au rassemblement. « On continue le combat aux côtés des salariés, c’est-à-dire à chaque rassemblement, à chaque grève, à chaque mobilisation, on vient en renfort » déclare Aurélien Le Coq, député LFI du Nord : « J’ai été là au moment de la visite d’Emmanuel Macron qui a annoncé en réalité le sacrifice d'une partie de la production. » Le président de la République a visité le site de Dunkerque le 10 février dernier, pour officialiser le plan d'investissement et la construction du nouveau four électrique. Seulement, la promesse initiale, émise en mai 2024, comportait à l'origine la construction de deux fours et 500 000 euros de plus.
« Il faut mettre aujourd’hui la pression sur le gouvernement. Parce que la réalité, c’est que chaque groupe d’opposition n’a qu’un jour dans l’année où il décide des textes qui sont débattus [les niches parlementaires, NDLR]. Or, n’en déplaise à Emmanuel Macron, l’Assemblée nationale a voté cette proposition de loi. Donc, le gouvernement doit la mettre à l’ordre du jour des Assemblées de sorte que le processus puisse aller à son terme. On sait qu’on peut compter sur le soutien des groupes du Parti communiste, on essaie de mettre la pression aux autres partis de gauche pour qu'ils continuent de nous suivre également. » En novembre, le texte avait été voté par les députés, 127 voix contre 41, avec le soutien de l'ensemble de la gauche, et l'abstention du RN. « Il y a une urgence absolue. Parce que si les travaux et les chantiers ne sont pas engagés maintenant, alors la réalité, c’est la fermeture et l’arrêt quasi total de l’activité à horizon 2030. Pourquoi ? Parce qu’en 2030, il ne sera plus possible de produire de manière non décarbonée. Parce que les règles européennes font que de toute façon, ça ne sera plus rentable. Or, pour construire des fours électriques, il faut 4 ans. 2026, 4 ans, 2030. »