Chanter dans sa langue, ce n'est pas seulement faire de la musique : c'est résister. Alors que des milliers d'entre elles sont menacées d'extinction, une nouvelle génération d'artistes s'en empare pour les faire circuler, les moderniser et affirmer des identités souvent marginalisées.
« Nous chantons notre langue pour la sauvegarder ». Depuis 2006, Tamikrest fait résonner le tamasheq dans un blues-rock touareg hérité du groupe Tinariwen. Une manière de porter la voix des Kel Tamasheqs, peuple sans État dispersé entre l'Algérie, le Mali, le Niger, la Libye et le Burkina Faso. L’entreprise n’est pas isolée : du Sahel à la Nouvelle-Zélande, en passant par l'Amazonie, des artistes utilisent la musique comme un levier pour faire vivre leur langue. Et avec elle, une culture, une mémoire, parfois une lutte.
Selon l'UNESCO, une langue disparaît toutes les deux semaines. Si rien n'est fait, jusqu'à 90 % des plus de 2000 langues actuelles pourraient s'éteindre d'ici la fin du siècle. Un basculement vers une homogénéisation linguistique sans précédent. Dans ce contexte, la musique s'impose comme un espace de transmission autant que de résistance, un refus de l'effacement des minorités culturelles dans le bain de la mondialisation : elle remet les langues en circulation, les rend audibles, les inscrit dans le présent. Sans pouvoir, à elle seule, garantir leur survie.
Le chanteur folk Scott-Pien Picard est issu de la communauté autochtone Innu Takuaikan Uashat Mak Mani-Utenam, au Québec. Auteur, compositeur et interprète, le jeune artiste de 28 ans chante en innu, sa langue maternelle. Une manière de faire vivre cet idiome millénaire, fragilisé par l'école en français, et de réaffirmer un lien au territoire. Sa démarche est partagée par Kim Fontaine, ancienne figure de la chanson innue, aujourd'hui à la tête du festival Innu Nikamu : « Perdre la langue, c'est perdre une partie de soi, exprime-t-il auprès de Radio Canada. Dire qu'on est Innu, c'est d'abord dire qu'on fait partie d'une culture. C'est la chasse, c'est la survie, c'est des gestes et des chants immémoriaux. Si tu perds ta langue, tu perds tout cela. » Au-delà de la transmission, chanter dans sa langue devient un acte de continuité culturelle : non seulement préserver des mots, mais maintenir des manières d'habiter le monde, souvent marginalisées.
Faire vivre la langue, la rendre désirable
Pour préserver une langue, encore faut-il montrer qu’elle est vivante. L'enjeu, pour de nombreux artistes, est d'éviter la muséification, rompre avec un folklore figé qui peine à parler aux nouvelles générations. Une même stratégie se dessine aux quatre coins du monde : hybrider, moderniser, réinjecter ces langues dans des formes musicales contemporaines pour les rendre à nouveau désirables.
En Nouvelle-Zélande, Maisey Rika dans la pop ou Rob Ruha dans le reggae chantent en māori dans des genres globalisés. En Amazonie, de jeunes rappeurs autochtones mêlent hip-hop, instruments traditionnels et esthétiques visuelles issues de leurs cultures pour dénoncer les discriminations, la déforestation ou les violences faites aux femmes. Le mouvement traverse d'ailleurs toute l'Amérique latine : au Mexique, le musicien Mente Negra a fondé un label dédié au rap indigène ; au Chili et en Argentine, le rap Mapuche, apparu dans les années 1990, continue de porter la contestation d'un peuple toujours en lutte.
Certains vont plus loin encore en brouillant les frontières entre langues et territoires. Le collectif 15 15 mêle ainsi français, anglais et réminiscences du reo mā'ohi, langue tahitienne nourrie d'oralité et de mythes polynésiens. Entre textures électroniques et instruments traditionnels détournés, leur musique construit des paysages sonores à la fois ancestraux et futuristes. Au Sénégal, Beni Fadi emprunte une voie similaire. Pour faire exister le mënik, langue menacée d'extinction, il puise dans les work-songs et les contes transmis par sa grand-mère, qu'il transpose dans une esthétique afro house. « Face aux nouvelles technologies, comme la télévision et le téléphone, je me bats pour que survivent nos histoires et nos traditions orales », expliquait l'artiste à RFI.
Un outil pédagogique
Des travaux en psychologie et neurosciences le montrent : la musique favorise la mémoire verbale et les capacités linguistiques. Dans certains programmes d'immersion en langue mohawk au Canada, la musique est utilisée comme un outil pédagogique central, avec des effets concrets sur l'apprentissage et l'usage. Chez l'enfant, elle joue un rôle clé dans l'acquisition du langage, facilitant mémorisation et prononciation.
Pour François Picard, ethnomusicologue et professeur émérite à la Sorbonne, ce rôle est loin d'être anecdotique : « Nous sommes des centaines de millions dans le monde à avoir appris la pratique du catholicisme en latin surtout par le chant. La musique permet de faire vivre une langue sur le long terme. Au Vietnam, des moines, incapables de lire le sanskrit, sont pourtant capables de le prononcer et chantent le même répertoire dans cette langue depuis le XVIIe siècle. »
Au-delà de la transmission, les artistes créent des moyens d'identification à leur culture. Les concerts deviennent des lieux d'usage collectif, où la langue circule, se partage, se pratique. Elle ne se contente plus d'être préservée : elle est remise en mouvement. Un levier puissant pour la revitaliser et pour porter, avec elle, les luttes des peuples qui la parlent.
L’émotion ne suffit pas
Pour autant, la musique ne saurait suffire. Dans une industrie largement dominée par l'anglais, les artistes qui chantent dans des langues minorisées se heurtent inévitablement à un plafond de verre. En Australie, Baker Boy, qui rappe en yolŋu matha, a acquis une visibilité importante, notamment sur les réseaux sociaux, et se réjouit que des jeunes apprennent sa langue via ses textes. Pour autant, l'artiste doit la plupart de ses hits à la langue de Shakespeare. Et si la chanteuse islandaise Björk a débuté dans sa langue maternelle, elle a dû s'ouvrir à l'anglais pour atteindre une audience internationale. « Mais même lorsqu'elle chante en anglais, elle reste dans une logique de transmission culturelle », nuance François Picard, évoquant notamment l'influence du joik cher au peuple Sami dans le travail de l’artiste. « Et les langues se mélangent, elles sont vivantes, poursuit l'ethnomusicologue. Le français employé par Aya Nakamura témoigne d'une langue enrichie pour atteindre plus d'universalité. »
Reste que le système force souvent à s'adapter, et que la visibilité se construit dans des cadres contraints. Le rappeur Samian, métis québécois francophone et issu de la Première Nation Abitibiwinni, racontait avoir été invité à se produire dans un festival à condition de chanter en français, alors même que son projet s’exprimait entièrement en anishinabemowin.
Pour la journaliste Claudia Assef, interrogée par Tsugi, la situation des artistes autochtones au Brésil met en lumière une réalité contrastée : « C'est un mouvement embryonnaire. Ces artistes manquent encore de visibilité. Et il y a encore beaucoup de racisme ici. » Malgré des formes de reconnaissance symbolique – jusqu'à des performances lors des investitures de Lula ou de Dilma Rousseff – la diffusion reste marginale.
Dès lors, la musique ne peut être pensée isolément. La survie des langues dépend d'un système socio-économique plus global, de politiques publiques, d'infrastructures éducatives, et d'une reconnaissance réelle. Faute de quoi, les artistes se retrouvent à naviguer entre folklorisation (festivals de « musiques du monde ») et récupération promouvant une image de diversité, sans amélioration concrète des conditions de vie des locuteurs.
Si la musique peut remettre une langue en circulation, elle ne suffit pas à la faire vivre. Le risque est de la voir cantonnée à un rôle d'emblème : célébrée sur scène, mais désertée dans les usages quotidiens. Un levier décisif, donc, pour éviter le silence, mais pas un remède.
Pablo Patarin